ARNAUD Pierre

Par Jean Lorcin, Gérard Raffaelli

Originaire de Costaros, près du Puy (Haute-Loire). Militant syndicaliste des mineurs de la Loire ; communiste, puis syndicaliste révolutionnaire après son exclusion en 1929 ; assassiné le 10 décembre 1943.

C’est en 1918 que Pierre Arnaud vint travailler comme mineur dans la Loire. Il s’installa à la Croix de l’Orme et milita activement dans son syndicat qu’il représenta au congrès minoritaire des 19 et 20 mai 1918, où il vota la grève générale. Il participa au cours de l’année à plusieurs meetings réclamant l’amnistie pour les emprisonnés et protestant contre l’intervention en Russie. Il se présenta en 1920 au poste de secrétaire permanent de l’UD, mais fut battu par Lorduron. Syndicaliste minoritaire, révolutionnaire convaincu, c’est tout naturellement que le 21 novembre 1920 il adhérera au CSR. Il participa à la réunion contradictoire de 1922 entre unitaires et confédérés et fut exclu de l’UD sur proposition de Lorduron, le 14 janvier 1923. Cela ne l’empêcha pas de faire preuve d’une intense activité au sein de la Fédération régionale unitaire des mineurs dont il devint secrétaire adjoint en février 1923. En avril il était élu délégué mineur suppléant au puits Chatelus, et il représenta sa Fédération au congrès fédéral d’Angers en juin 1923. Un langage simple et ferme, une profonde conviction révolutionnaire, et un caractère de lutteur lui gagnèrent la confiance de ses camarades. Il joua un rôle important dans les grèves de mineurs dès février 1923 et surtout en novembre 1923. Les confédérés l’accusèrent d’être « aux ordres du parti moscoutaire », à quoi il répondit : « On ne sait pas si les mineurs sont moscoutaires ou non, mais ce que je sais c’est qu’ils descendront dans la rue quand l’ordre leur en sera donné ». En 1924, au nom du syndicat unitaire des mineurs, il apporta son soutien aux métallurgistes en grève, « nos frères de misère, acculés à la grève ».

En septembre 1924, P. Arnaud se rapprocha du Parti communiste et annonça son adhésion dans un article de l’Humanité du 7 septembre 1924. Il joua un rôle actif dans la campagne contre la guerre du Maroc et organisa la grève de protestation du 12 octobre 1925. Sa situation matérielle était devenue précaire et Urbain Thévenon* la décrivait ainsi : « Il n’a pas toujours le temps d’aller prendre son sac, le soir, pour aller au travail, après ses réunions, et sa femme n’a pas toujours de quoi le remplir. Il lui arrive de remplacer le casse-croûte par une poignée de papier pour ne pas laisser voir que le pain manque à la maison ». Cette situation s’aggrava encore lorsqu’en 1925 il fut licencié par la compagnie ; il perçut alors des mensualités plus ou moins fortes et régulières versées par sa Fédération sur la vente du journal des mineurs qu’il contribua à lancer, La Tribune syndicaliste des mineurs.
En janvier 1926, au congrès du rayon communiste de Saint-Étienne, il insista sur la nécessité pour les communistes de porter leur effort sur le syndicat. Secrétaire adjoint, puis secrétaire du Comité d’action de Saint-Étienne, il appela, dans le Cri du peuple du 25 mai 1926, à manifester contre la présence à Saint-Étienne de Foch et de Fayolle : « Le front unique contre le fascisme doit se réaliser immédiatement [...] ne pas prendre le danger au sérieux, c’est se montrer aveugle devant les faits. »
Son influence grandit parmi les mineurs, dont il se fit l’avocat et le défenseur à travers de nombreux articles du Cri du Peuple. Le 12 mars 1927, il appela les mineurs à réagir contre la tentative des houillères de diminuer les salaires : « En s’attaquant à la Loire, il [le comité des houillères] veut enfoncer le front minier là où il y a le plus de résistance [...]. À la classe minière d’y répondre [...] vive le front unique des gueules noires ». Dans le même esprit il appela, le 9 avril à la grève générale des mineurs : « Capituler sans combattre, c’est se préparer des conditions de plus en plus misérables, c’est courber le dos sous les coups de fouet des maîtres, c’est vouloir devenir des esclaves, « et il poursuivit la polémique avec les « chefs réformistes » qui avaient donné leur aval à la diminution des salaires.

Le 12 juin 1927, à la suite de la manifestation organisée à l’initiative du PC et des syndicats unitaires contre la venue à Saint-Étienne du « requin Tardieu », Arnaud ainsi que quatorze autres militants étaient arrêtés, et malgré les demandes du maire de Saint-Étienne, Arnaud passera en jugement en compagnie de ses camarades. Les mineurs décidèrent alors une grève de 24 heures pour obtenir la libération de leur secrétaire général, mais les confédérés refusèrent de se joindre au mouvement. Au président du tribunal qui lui demandait : « Pourquoi teniez-vous dans la main un morceau de bois ? » Arnaud répondit : « Habitude de mineur, dans les galeries on a besoin de s’appuyer sur quelque chose de dur ». Condamné à quatre mois de prison, il ne fit que trois mois et sortit le 13 septembre. Sitôt libéré, il intervint de nouveau en faveur des mineurs de Villebœuf (700) licenciés après la fermeture de la mine en octobre 1927. En mars 1928, au cours d’une discussion au sein du Parti sur la tactique de « front unique », il s’opposa à Frachon, soulignant qu’à Firminy où le candidat socialiste était Brioude, il préférait encore voir élire le candidat réactionnaire Taurines ; il reprocha également à certains militants leur incapacité à faire la différence entre une section syndicale de puits ou d’usine, et une cellule d’entreprise. La catastrophe de Roche-la-Molière en 1928 créa un malaise au sein du Parti ; certes Arnaud déclara : « Il ne suffit pas de les pleurer, il faut venger les morts », mais le Parti reprocha aux mineurs de ne pas avoir donné assez d’ampleur à la protestation.

En septembre, Arnaud demanda au juge d’instruction chargé de l’enquête sur la catastrophe d’ordonner une nouvelle enquête : « La voix ouvrière ou syndicale a été continuellement couverte par le trop grand nombre de voix patronales. En décembre 1928, le PC, soucieux de mesurer la combativité des mineurs et de radicaliser les luttes, décida avec la Fédération unitaire des mineurs d’une grève pour 5 francs d’augmentation dite « grève pour les cent sous ». La grève dura vingt-et-un jours ; contestée par les confédérés qui y voyaient une grève « politique », elle donna lieu à de très vifs échanges entre Arnaud et Louis Dumont* : Arnaud déclara : « Quant au chef réformiste Dumont et sa suite, qui à la veille du mouvement appuyait la proclamation du comité des Houillères, en demandant aux mineurs de ne pas faire la grève, nous les vouons au mépris de la classe ouvrière tout entière. Ces hommes sont définitivement passés au service du capitalisme dont ils sont les plus fidèles soutiens. » À quoi Dumont secrétaire de la Fédération des mineurs CGT de la Loire répondit : « Au domestique de Moscou qui continue de nous rendre responsable de l’échec de leur grève politique, [...] notre campagne menée contre eux en dénonçant leur attitude et pour faire connaître aux ouvriers mineurs l’issue désastreuse de la grève [...] a suffi pour faire hurler de fureur les larbins prébendés qu’entretient dans notre région la politique de Moscou ». Cette grève fut un échec complet, et entama momentanément le crédit du Parti communiste parmi les mineurs. Le bureau politique mit en cause les dirigeants unitaires des mineurs pour leur attitude pendant la grève. Les divergences dans le rayon de Saint-Étienne éclatèrent à propos de l’appréciation du BP et Arnaud se vit reprocher par Jean Doron* et Benoît Frachon* d’avoir mal conduit la grève. Il répondit en attaquant violemment ceux-ci et le BP : « Je sais que les choses n’en resteront pas là, que le BP essaiera de tirer son épingle du jeu en saisissant l’IC qui prendra des sanctions contre les dirigeants syndicalistes communistes du mouvement. Mais comme je l’ai déjà dit, si ceux-ci acceptent les responsabilités de leurs prétendues fautes, ils ne sont nullement décidés à se laisser assassiner par le BP [...]. Je connais le camarade Frachon et je sais que pour sauver sa situation il passerait sur mon cadavre, mais je l’informe qu’il devra prendre sa part de responsabilités ». Le 28 janvier, lors de l’assemblée générale du rayon, il fit remarquer que son attitude avait été approuvée par le conseil national de la Fédération du sous-sol auquel Maurice Thorez* était présent. Le Parti, conscient de l’influence qu’Arnaud possédait dans la corporation minière, limita les exclusions à Nicolas Giraud*, Deville et Servel, accusés de mollesse. Mais la polémique se poursuivit à l’intérieur du Parti ; de plus en plus, Arnaud prit la parole comme s’il représentait une tendance au sein du Parti. Le 14 mars 1929, il fit une violente intervention contre Granjon « qui, dit-il, manOEuvre comme une girouette ». Dans le même temps, son nom disparut des rubriques du Cri du peuple, sauf à deux reprises, une fois dans un article où il se félicita du succès unitaire lors des élections des délégués mineurs (30 mars), une seconde fois le 11 avril dans un article contre la rationalisation voulue par les Houillères. Il démissionna du comité de rayon le 11 avril à la suite de l’exclusion de Chovet mais revint sur sa décision. Le 30 mai, Collot, ami d’Arnaud, était exclu à son tour. Le 5 juin 1929, Arnaud, approuvé cette fois par l’unanimité du CR donna sa démission de cet organisme. Binet lui reprocha « son manque de souplesse », car « élevé à l’école anarcho-syndicaliste et qui ne peut comprendre les évolutions de la politique communiste ». C’est dans le Cri du peuple que se poursuivit la polémique. Le 5 octobre, il fut nommément attaqué dans un article intitulé « Des risettes de Chambelland aux exclus du PC de la Ricamarie », où l’on apprenait qu’Arnaud avait donné sa démission. Mais on ne démissionne pas du Parti communiste, et Arnaud fut exclu par l’unanimité du comité de rayon : « Arnaud a manifesté des désaccords politiques avec le Parti qui font qu’il n’a plus sa place dans les rangs du PC ». Cinq accusations principales étaient formulées contre lui : refus d’autocritique publique après l’échec de la grève des mineurs, méthodes de travail anarcho-syndicalistes, déclaration après la manifestation du 1er août : « si tout était à recommencer, je m’y opposerai », refus du rôle dirigeant du Parti dans le mouvement syndical : « son indiscipline systématique montre en lui un révolutionnaire verbal, mais non un véritable militant révolutionnaire ».

Bien qu’exclu du PC Arnaud resta dirigeant de la Fédération unitaire des mineurs dont il gardait la confiance. Il se rapprocha néanmoins des syndicalistes révolutionnaires, et notamment de la « Ligue syndicaliste » de Urbain Thévenon*, devenue après l’entrée des mineurs « Comité pour l’indépendance du syndicalisme et pour l’unité syndicale » et, le 11 janvier 1931, il intervint à la Conférence organisée par le Mouvement des 22 à la Bourse du Travail de Paris pour l’unité et l’indépendance syndicales. En octobre 1931, il fit la connaissance de Simone Weil qui venait d’être nommé professeur au lycée du Puy.

La polémique et les coups bas, quand ce n’étaient les coups tout court, devinrent monnaie courante. Le PC accusa Arnaud et ses amis d’être «  » une équipe de flemmards, partisans du moindre effort », Arnaud d’être un « lâche, fourbe, dégoûtant personnage » pour avoir accusé Binet d’avoir détourné l’argent du Secours rouge et de son journal au profit du PC Binet, représentant avec Delorme la fraction communiste des mineurs, fut d’ailleurs violemment pris à partie au cours d’une réunion publique et frappé par Collot. Et le PC, reprochant à Arnaud d’être sur la pente savonnée (« maintenant au milieu de la pente et la descendant à toute vitesse ») et de contracter des alliances immorales avec ceux que la veille il attaquait (allusion à la minorité de la CGTU et à la minorité de la CGT), lui prédisait sa « rentrée dans la « vieille maison », comme le lui demandait Dumont, il y a quelques semaines.

Si cette prophétie se réalisa, ce ne fut qu’au début de l’année 1933. En octobre 1932 Arnaud, au nom de la Fédération régionale unitaire et Dumont au nom des syndicats confédérés, lancèrent un appel à l’unité syndicale, qui trouva son épilogue dans la constitution d’un syndicat unique, adhérant à la CGT et dont Arnaud devint secrétaire. Tous les dirigeants de la Fédération unitaire suivirent Arnaud. Le PC dénonça le « syndicat unifié qui n’est autre que le syndicat confédéré » et, avec Binet et Delorme autour d’un groupe assez minoritaire de militants, reconstitua le syndicat unitaire. Le retour d’Arnaud dans la « vieille maison » eut, sur l’évolution syndicale du département des conséquences importantes ; il donna un souffle nouveau et essentiel à la minorité syndicaliste révolutionnaire de l’UD. L’action d’Arnaud s’élargit alors au niveau départemental, dépassant les questions purement corporatives, pour embrasser le champ de l’activité syndicale de l’UD. Il se prononça contre la réélection du bureau de l’UD, malgré tout réélu en novembre 1933. Il développa une ligne unitaire, prônant lors du meeting du 1er mai 1934 l’union nécessaire devant le fascisme, mais s’opposant aux unitaires lors de la grève des métallurgistes de Rive-de-Gier. L’unité syndicale de 1935 permit à la minorité communiste d’accroître son influence, mais Arnaud resta à la fois secrétaire de la Fédération des mineurs et porte-parole dans les puits des syndicalistes révolutionnaires, y diffusant La Voix syndicaliste. L’unité, dont Arnaud se félicita, renforça la combativité des mineurs. Les adhésions affluèrent, au point d’atteindre le niveau d’avant 1914 ; la lutte fut engagée sur deux fronts : contre le fascisme : « les ouvriers ne toléreront pas que s’installe chez nous un régime semblable à celui qui sévit de l’autre côté du Rhin et des Alpes. Ils ne toléreront pas le fascisme, dernière expression du capitalisme décadent », et pour les revendications matérielles. C’est ainsi qu’Arnaud se trouva à la tête de la grève de juin 1936, grève assez dure, marquée de nombreux incidents entre grévistes et non grévistes, d’ailleurs grossis par la presse locale. Il représenta la Fédération des mineurs lors de la discussion avec les compagnies et, à ce titre, signa l’accord du 10 juin 1936, accord qui ne mit d’ailleurs pas fin immédiatement à la grève.
L’année 1937, qui vit croître l’influence des communistes au sein de la CGT fut le théâtre d’une lutte d’influence entre Arnaud et les communistes : après le progrès de ces derniers attesté par les élections au syndicat des mineurs en février, Arnaud accusa, dans la Voix syndicaliste, le PC de truquages et de manipulations lors du vote. En juillet 1937, il s’éleva contre la démission « forcée » du secrétaire du syndicat des Métaux de Saint-Chamond sous la pression de l’UL à majorité communiste. En janvier 1938, il présida un meeting des mineurs en faveur des républicains espagnols, où l’ordre du jour réclamait du gouvernement qu’il permette « aux défenseurs de la république espagnole [...] d’obtenir les moyens nécessaires à la victoire de la démocratie ». Il participa à une réunion d’arbitrage en février 1938 à la préfecture, pour la réintégration d’un militant — Farat — licencié par les houillères de Saint-Étienne pour son appartenance à la CGT. Les houillères, condamnées par l’arbitrage, refusèrent de s’incliner ; Arnaud dénonça les « 200 familles » et mit en garde les compagnies contre une grève générale possible dès le 1er mars. Ce fut alors — cette question restant en suspens — que s’engagèrent les négociations pour les revendications de salaire. Les mineurs, obtinrent des augmentations plus avantageuses que l’accord national ne le prévoyait. Les Houillères s’en expliquèrent ainsi : « la délégation patronale n’a accepté la formule ci-dessus que dans le désir de donner satisfaction aux instances pressantes de la délégation ouvrière ».

Au congrès de l’UD Arnaud protesta contre la position de l’organisation dans l’affaire Garnier-David* (voir ces noms), 8-9 mai 1938 ; en août 1938, il s’opposa avec la minorité, aux tentatives « d’un parti politique, le PC pour ne pas le nommer, visant à créer une division au sein de la Fédération nationale des vieux travailleurs et retraités ».
Les accords passés le 1er septembre par la Fédération nationale des travailleurs du sous-sol avec les représentants des compagnies, portant augmentation des salaires, parallèlement au respect d’un certain nombre d’objectifs de production, fut, sous l’impulsion des militants communistes, assez mal accueillis dans les mines de la Loire. Arnaud eut quelques difficultés à expliquer et défendre sa position, reprocha aux communistes leur attitude, mais s’opposa au gouvernement et aux compagnies, lors de la réquisition en octobre : « s’il y a eu résistance, la plus grande responsabilité provient de la direction des Houillères ».

Le 1er septembre 1939, Arnaud, dans un article de la Tribune républicaine, dénonça la « trahison de Staline que nous considérons contre la paix », et participa, après l’exclusion des communistes de l’UD à la reconstitution de l’UD dont il devint trésorier adjoint. Toutefois, soucieux de ne pas se couper de sa base, il dénonça, entre autres mesures de réaction entraînées par la guerre, les nouvelles formes de discipline imposées dans le travail.

Les années qui suivent furent des années obscures, et sa mort elle-même. Un syndicaliste révolutionnaire, J. Duperray, a émis l’hypothèse que les défaites subies par le mouvement ouvrier avaient brisé en lui tous les ressorts, et qu’il n’était plus le lutteur d’autrefois et que les privations l’avaient rendu amer et aigri. Il avait du mal à comprendre les réactions des jeunes, des nouveaux venus au syndicalisme. Il poursuivit pendant la guerre son travail au sein du syndicat. Il se réclamait en effet, comme les dirigeants de l’UD, d’une « politique de présence »qui visait à assurer la continuité du syndicalisme pour défendre les intérêts de la classe ouvrière quel que fût le régime, politique qu’incarnait la présence à Vichy de René Belin, nommé Ministre du Travail en 1940, dont Arnaud partageait aussi l’esprit de conciliation, sinon de collaboration de classe. C’est dans cet esprit que Pierre Arnaud reçut, à l’entrée du Puits Couriot, le Maréchal Pétain venu présenter à Saint-Etienne, en février 1941, les grandes lignes de la Charte du Travail.
Arnaud devait d’ailleurs entrer au Conseil d’administration du Syndicat unique des Ouvriers de la Famille du Sous-Sol de Saint-Etienne créée par un arrêté du 13 octobre 1943.
L’adhésion de Pierre Arnaud à la Charte du Travail ne l’empêchait pas de se faire l’écho des revendications des mineurs qui portaient essentiellement sur le ravitaillement.
Il s’inquiétait aussi de voir l’intensification du rendement dont il reconnaissait pourtant le bien fondé compte tenu des besoins du pays, ce que devaient lui reprocher les ex-unitaires dans La Vie ouvrière clandestine, compromettre la sécurité, comme en témoignait la catastrophe du puits de la Chana qui fit plus de 80 victimes le 21 janvier 1941.
En dépit de cette attitude critique, Pierre Arnaud fut en butte, comme les autres dirigeants du Syndicat légal des Mineurs, à la violente opposition des ex-unitaires de la CGT qui criaient à la collaboration de classe, voire à la Collaboration tout court, d’autant plus qu’il aurait laissé utiliser son nom par le secrétaire-adjoint de la Fédération du Sous-sol, Marcel Kirsch, pour s’opposer en 1943 à une grève déclenchée par la Résistance, comme le prouvait le choix de la date, le 11 Novembre, et l’appel à « la grève générale insurrectionnelle » dans un tract diffusé à Rive-de-Gier (loire). A la demande du Préfet Boutemy, soucieux de prévenir une intervention des Allemands, Arnaud, avec Kirsch, de la fédération des Mines, avait lancé, le 15 novembre, un premier appel aux grévistes qui, maladroitement rédigé _ il y faisait état des arrestations qui avaient déjà eu lieu _, n’avait pas obtenu le résultat escompté. Il avait donc dû revenir à la charge le 16. Cet appel, plus bref et plus pathétique que le premier, avait fait une impression profonde et avait contribué à la reprise. Il y mettait en effet en garde les mineurs contre une intervention directe des Allemands que le préfet avait jusqu’alors « réussi à empêcher », si « cette grève sans issue » lancée, écrivait Arnaud, « par des individus inconnus » des mineurs continuait (Arch. Dép. Loire, M 503. Rapport de Boutemy, 23 novembre 1943).

. Le 10 décembre 1943, il fut abattu alors qu’il regagnait son domicile par des inconnus, très vraisemblablement par une équipe de résistants communistes : La Vie ouvrière clandestine, dans son numéro de Janvier 1944, tout en donnant sa version des faits, n’en faisait pas mystère : « Les traîtres Arnaud (qui, depuis, a payé ses crimes [souligné par l’auteur] et Kirsch, de la Fédération, s’employèrent à briser la grève en collaborant avec l’ennemi » (« Les Mineurs de Saint-Etienne poursuivent la lutte », La Vie ouvrière, N° 182 – Janvier 1944). Certes, fait observer Jean Duperray, dans Le Mémorial de l’Insurgé, « les communistes ne revendiquèrent pas l’exécution d’Arnaud » _ ils l’ont fait depuis _. « Le seul fait de participer à la vie des syndicats officiels auxquels participaient aussi tant de camarades en même temps clandestins ne suffisait certes pas à expliquer la mort de ce vieux militant ouvrier », ajoute-t-il, propos que contredit un article écrit à chaud, au lendemain de l’attentat, par Urbain Thévenon (voir ce nom) : « (…) Pierre Arnaud était un partisan de l’indépendance syndicale (…) c’est peut-être pour cela qu’on l’a supprimé » (U. Thévenon, « Ils ont tué Pierre Arnaud », Au Travail, 18 décembre 1943). D’autre part, fait observer de son côté Stéphane Courtois (Le Parti Communiste Français dans la guerre, p. 398), le secrétaire du syndicat légal de Montceau-les-Mines a été abattu dans les mêmes conditions, après avoir été dénoncé comme traître et collaborateur par La Vie Ouvrière à la suite d’une grève. Selon Thévenon, les vieux comptes avaient ainsi été soldés (papiers Thévenon). Arnaud fut enterré en présence de Boutemy, préfet de Vichy ; des discours furent prononcés par Kirsch et Lheureux de la Fédération des mineurs et par U. Thévenon au nom de l’Union départementale. Ce dernier, comme le souligne Jacques Rancière dans Les révoltes logiques (« De Pelloutier à Hitler : syndicalisme et collaboration », Les révoltes logiques, N° 4 – Hiver 1977, pp. 23-61), ne se faisait plus guère d’illusions, dans un climat de fin de régime, sur l’utilité de la « politique de présence » de Pierre Arnaud :
« Pierre Arnaud, déclarait-il, tu représentais pour nous une idée : l’idée d’une société où la formule de chacun pour tous et tous pour chacun aurait été matérialisée. Cette idée est mise au second plan. On met au premier plan l’idée de communautés dirigées par des élites hiérarchisées ; on s’oriente vers de nouvelles formes d’exploitation, vers la consécration de nouveaux privilèges. Il est possible qu’on réussisse mais les vices du nouveau régime ne tarderont pas à éclater et alors le syndicalisme renaîtra. Il surgira de nouveaux Varlin, de nouveaux Griffuelhes, de nouveaux Pierre Arnaud, et un pas de plus sera fait dans le sens de l’émancipation des travailleurs » (« Adieu à Pierre Arnaud », Au Travail, 22 janvier 1944).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article10245, notice ARNAUD Pierre par Jean Lorcin, Gérard Raffaelli, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 6 mars 2017.

Par Jean Lorcin, Gérard Raffaelli

ICONOGRAPHIE : Au Travail, 18 octobre 1941 (« Militants de la mine ») ; 31 janvier (« René Bard, Pierre Arnaud, Marcel Kirsch aux funérailles »), 4 (« « Pas de vie sans indépendance » déclarent les militants de la Loire ») et 25 avril (« Solidarité dans le deuil »), 27 juin (« Manger pour travailler ») et 19 décembre 1942 (« L’Union départementale de la Loire a tenu son congrès à Saint-Etienne ») ; 18 décembre 1943 (« Ils ont tué Pierre Arnaud »). _ J. Sanguedolce, Parti pris pour la vie : l’aventure des hommes, préface de Louis Viannet, Paris, VO éd., « Horizon syndical », 1993, 24 cm., 279 p., p. 127 (« Une brochette de traîtres autour du Maréchal Pétain »).

SOURCES : Arch. Nat. F7/13060, F7/13105, F7/13110, F7/13113, F7/13116, F7/13121, F7/13129. — Arch. Dép. Loire, 3 M 70, 3 M 72, 92 M 251, M 539, 2 W 18-19, 2 W 29, 2 W 32, 85 W 143, 20 J 30 (Fonds Tony Peyre, s.d.). — Le Cri du Peuple, 23 mai et 11 décembre 1926 ; 12 mars, 9 avril, 19 juin, 11 octobre 1927 ; août-septembre, 3 novembre, 25 décembre 1928, 30 mars, 13 avril 1929 ; 5 octobre 1929 (" Des risettes de Chambelland aux exclus du PC de la Ricamarie "), 12 octobre 1929 (" Réponse à Arnaud "), 2 novembre 1929 ; 17 janvier, 8 février, 15 février, 1er mars (« Marcel Thibaud, « Arnaud réconcilié avec Liotard »), 3 mai, 21 juin 1930 ; 7 janvier, 21 janvier 1933 ; 19 mai 1934 ; 4 mai 1935 ; 18 septembre 1944 (F. Leriche, « Chez nos « Gueules noires » »). — Le Cri du Peuple, 23 mai et 11 décembre 1926, 12 mars, 9 avril, 19 juin, 11 octobre 1927, août-septembre, 3 novembre, 25 décembre 1928, 30 mars, 13 avril 1929, 5 octobre 1929 (« Des risettes de Chambelland aux exclus du PC de la Ricamarie »), 12 octobre 1929 (« Réponse à Arnaud »), 2 novembre 1929 ; 17 janvier, 8 février, 15 février, 3 mai, 21 juin 1930 ; 7 janvier, 21 janvier 1933, 19 mai 1934. — La Tribune Républicaine, 6 mars, 28 mars, 15 avril 1923, 28 mars 1924, avril et juin 1927, 9 mars, 6 octobre, 25 octobre 1929 ; 6 janvier, 18 juillet 1930 ; 9 avril 1932 ; 9 janvier, juin 1936 ; 24 janvier, 25 février, 6 et 13 mars, 6 août, septembre, 2 octobre, 4 décembre 1938 ; 1er septembre, 13 décembre 1939. — L’Humanité, 7 septembre 1924. — L’Écho Syndical, janvier, novembre 1933, mai, novembre 1934, février 1936. — Le Courrier de l’Ondaine, 5 novembre 1932. — La Révolution Prolétarienne, 25 janvier 1933, décembre 1951. — La Voix syndicaliste, février 1937, août 1937, 25 mai 1938. — Urbain Thévenon, nécrologie d’Arnaud dans Au Travail, 18 décembre 1943, et discours prononcé sur la tombe d’Arnaud dans Au Travail, 22 janvier 1944. — Syndicats, 18 mars 1937 (E. Gastal, « Dans la Loire la colonisation continue »). — La Voix syndicaliste, février 1937, août 1937, 25 mai 1938. – Au Travail, 4 janvier, 1er et 15 février, 15 mars 1941 (« Le syndicalisme continue ») ; 31 janvier (« La Loire ouvrière est en deuil : Arnaud nous déclare »), 4 (« « Pas de vie sans indépendance » déclarent les militants de la Loire ») et 25 avril (« Solidarité dans le deuil »), 9 (« Un ordre du jour ») et 30 mai (René Bard, « Discipline syndicale »), 20 juin (« Quatre mineurs tués dans le bassin de la Loire »), 11 juillet (« Ceux qui n’oublient pas »), 3 octobre (Marcel Kirsch, « La voix de la raison ») et 19 décembre 1942 ; 23 et 30 janvier (« Devant les tombes des victimes de la Chana : Premier anniversaire »), 8 février, 15 mai, 26 juin (« Pour les jeunes travailleurs dans les mines : Un appel de Pierre Arnaud »), 10 (U. Thévenon, « Quinzième anniversaire de la catastrophe du Puits Combes »), 11 (« Ceux qui n’oublient pas ») et 31 juillet (Marcel Kirsch, « Assassins »), 4 (Marcel Kirsch, « Toujours les mêmes ») et 18 septembre (« À Saint-Marcel-d’Urfé, les enfants des gueules noires ont un beau château »), 4, 9 et 23 octobre (« Autour du crime de la Carbo du puits Montmartre », 13 novembre (« Les syndicats uniques dans la famille du sous-sol », Marcel Kirsch, « Unir au lieu de désunir ») ; 4, 18 (Urbain. Thévenon, « Ils ont tué Pierre Arnaud ») et 25 décembre 1943 (Marcel Kirsch, « La mise en ordre des salaires ») ; 22 janvier 1944 (Urbain Thévenon, « Adieu à Pierre Arnaud » ; Marcel Kirsch, « D’une zone à l’autre »). – La Vie ouvrière, 31 janvier (« À Saint-Étienne, 61 mineurs sacrifiés à Hitler ») et 7 février 1942 (« Mineurs ! On vous injurie après l’assassinat de 62 des vôtres ») ; 24 juillet (Duguet, secrétaire de la Fédération du Sous-Sol, « Le regroupement des mineurs »), 25 septembre (« La reconstruction de l’unité syndicale : après les métallos, les mineurs constituent leur bureau confédéral »), 11 (« En trois mois, 100 000 mineurs ont fait la grève ») et 31 décembre 1943 (« Les mineurs de la Loire continuent la lutte ») ; Janvier (« Les mineurs de Saint-Etienne poursuivent la lutte »), 8 (Duguet, « La grève des mineurs de Saint-Etienne ») et 22 février 1944. _ Jean Duperray, « Quand Simone Weil passa chez nous », Les Lettres nouvelles, avril-mai 1964, pp. 85-102, et juin-juillet-août 1964, pp. 123-138 ; « L’équipe de « L’Insurgé », in : Mémorial de l’Insurgé. , édité par Marie-Gabriel Fugère, Lyon, Imprimerie Nouvelle Lyonnaise, 1968, 24 cm., 116 pages. , pp. 39-52. _ Simone Weil, La condition ouvrière, avant-propos d’Albertine Thévenon, Idées/Gallimard, 1951,17 cm., 383 pages ; 1976. - Simone Pétrement, La vie de Simone Weil, Fayard 1973, 22 cm., 1. 1909-1934, 446 pages ; 2. 1934-1943, 526 pages. — Pétrus Faure, Histoire du mouvement ouvrier dans le département de la Loire entre les deux guerres mondiales, Saint-Étienne, Imprimerie Dumas, 1956, 22 cm., 503 pages ; La Terreur rouge, Saint-Étienne, Imprimerie Dumas, 1975, 166 pages. — Papiers Thévenon. — Gérard et Michèle Raffaelli (Zancarini), Le Mouvement ouvrier contre la guerre, Mémoire de Maîtrise, Paris-Vincennes, 1970. — Henry Destour, Les Syndicalistes révolutionnaires et le Mouvement syndical dans la Loire entre les deux guerres mondiales, Mémoire de Maîtrise, Saint-Étienne, s.d. — H. Destour, Les syndicalistes révolutionnaires et le mouvement syndical dans le département de la Loire entre les deux guerres, Mémoire de Maîtrise, Saint-Étienne, 1971, 131 p. _ Georges Lefranc, Les expériences syndicales en France de 1939 à 1950, Paris, Aubier, 1950, 381 pages. — M. Moissonnier, « 11-19 novembre 1943 : face à Vichy, aux nazis et à leurs valets. Il y a 50 ans les mineurs de la Loire levaient le drapeau de la lutte ! » Cahiers d’histoire sociale Rhône-Alpes, n° 26 , novembre 1993, pp. 3-16. — Gustave Allyn, Le mouvement syndical dans la Résistance, Paris, Ed. de la Courtille, préface de Henri Krasucki, 1975, 222 pages. — Jacques Rancière, « De Pelloutier à Hitler : syndicalisme et collaboration », Les révoltes logiques, N° 4 – Hiver 1977, pp. 23-61. — Joseph Sanguedolce, « Les mineurs immigrés dans la Résistance », Cahier d’histoire de l’Institut CGT d’histoire sociale de la Loire, N° 2 – Avril 2001, pp. 33-36. _ Monique Luirard, « Les ouvriers de la Loire et la Charte du Travail », Revue d’histoire de la 2de Guerre mondiale, n° 102, 1976. — Monique Luirard, La Région stéphanoise dans la guerre et dans la paix (1936-1951), Centre d’Etudes foréziennes/Centre Interdisciplinaire d’Études et de Recherches sur les Structures régionales, 1980, 24 cm., V-1 024 pages. Jacques Girault, Benoît Frachon Communiste et syndicaliste Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1989, 364 pages. — Michel Dreyfus, « Syndicats, nous voilà ! Le syndicalisme vichyssois à travers un journal : « Au travail » », in : Vichy 1940-1944 : Archives de guerre d’Angelo Tasca, sous la direction de Denis Peschanski, Paris, Éditions du CNRS / Milano, Feltrinelli, 1986, XXII-749 pages. - Stéphane Courtois, Le PCF dans la guerre, Paris, Ramsay, 1980, 585 pages.

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