BRIAND Aristide

Par Justinien Raymond

Né à Nantes (Loire-Inférieure) le 28 mars 1862 ; mort à Paris le 7 mars 1932 ; avocat ; militant ; journaliste et député socialiste, il se tourna au lendemain de l’unité de 1905 vers une longue carrière ministérielle.

Aristide Briand et le bâtonnier Henri Robert à Royan
Aristide Briand et le bâtonnier Henri Robert à Royan
Collection Marcel et Claude Willard

Aristide Briand était le petit-fils d’un meunier et d’un vigneron. Son père et sa mère tenaient le café de la Croix Verte à Nantes ; moins de trois ans après sa naissance, ils allèrent s’établir au café de France à Saint-Nazaire. Briand n’appartenait donc pas par droit de naissance à la bourgeoisie dirigeante. Il ne peut non plus être rangé parmi l’élite sécrétée par l’Université. Écolier distrait, collégien primé sans grands efforts à Saint-Nazaire, boursier au lycée de Nantes, il y révéla plus de facilité que d’application et fut reçu bachelier en 1881. Il gagna Paris en 1883 pour y étudier le droit, tout en continuant à peiner dans une étude d’avoué, comme il venait de le faire pendant deux ans à Saint-Nazaire. Il retournait souvent dans cette dernière ville. Il y débuta dans le journalisme, le 17 août 1884, à La Démocratie de l’Ouest. Il y connut Fernand Pelloutier. Aux approches des élections législatives de 1885, il fut secrétaire du congrès républicain réuni à Nantes. En novembre 1886, il s’inscrivit comme stagiaire au barreau de Saint-Nazaire et, jusqu’en 1892, sembla mû par de modestes ambitions locales. Élu conseiller municipal en mai 1888, il démissionna en février 1889. Quelques mois après, aux élections législatives générales, sur un programme radical où se mêlent des slogans boulangistes, Briand l’emporta à Saint-Nazaire et au Couëron, mais ne sembla guère encouragé par 2 246 voix au total contre 7 538 et 6 088 à ses concurrents conservateur et opportuniste. L’année suivante, il était avocat au barreau de Nantes. Avec Pelloutier, il adhéra à « l’Émancipation », groupe socialiste indépendant de Saint-Nazaire. Le 10 janvier 1892, à l’issue d’une conférence publique de Lafargue, Briand se déclara publiquement socialiste tout en attaquant Jules Guesde, et, en septembre, il participa au congrès du POF à Marseille. Un procès en adultère à Redon (2 novembre 1891) lui valut un mois de prison et 200 f d’amende et a pu faciliter la rupture momentanée avec une société qui semblait le repousser. L’influence de Pelloutier fut sûrement plus déterminante.

À partir de 1892, l’action de Briand se situe dans le mouvement socialiste et sur le plan national. À une idée qui n’était pas absolument neuve, et qu’avait repensée avec lui et sans doute plus que lui Fernand Pelloutier, la grève générale révolutionnaire, Briand va donner une grande fortune. Il la défendit devant les auditoires ouvriers comme à Trignac (13 août 1892). Il la fit adopter par le congrès de la Fédération des syndicats à Marseille, salle de la Bourse du Travail (13-23 septembre 1892) et la défendit sans succès au congrès du PO qui suivit, salle Noailles. C’est toujours sur ce thème qu’il participa au congrès de la Fédération des Bourses du Travail à Nantes (1894), aux deux premiers congrès généraux des organisations socialistes françaises à Paris, salle Japy (décembre 1899), salle Wagram (septembre 1900), ainsi qu’au congrès international qui avait précédé ce dernier, dans les mêmes lieux.

En février 1893, Briand avait quitté Saint-Nazaire pour Paris. Inscrit au barreau de Pontoise, il plaida peu, mais commença bientôt, à La Lanterne, une longue carrière de journaliste : il n’y déploya pas d’éclatantes qualités. Une voix chaude, une éloquence enveloppante lui valurent plus de succès. Il mit parfois son talent au service de militants. Il plaida pour les inculpés des incidents de Chalon-sur-Saône (mars 1901) et pour Le Pioupiou de l’Yonne et Gustave Hervé (13 novembre et 10 décembre 1901, fin 1903). Le 24 novembre 1904, il défendit victorieusement les ouvriers de Cluses (Haute-Savoie) devant la cour d’assises d’Annecy où ils comparaissaient conjointement avec les frères Crettiez, leurs patrons, à la suite des graves événements survenus le 18 juillet dans le centre horloger du Faucigny.

Briand fit aussi des conférences dans les Loges, mais n’appartint jamais à la franc-maçonnerie, si ce n’est à la Chevalerie du Travail, éphémère groupement socialiste et idéaliste. Il avait représenté la Libre Pensée de Saint-Nazaire aux obsèques de Victor Hugo (1885) ; il fit une apparition au congrès international des libres penseurs à Genève (septembre 1902), mais il ne s’intégra pas profondément à ce mouvement. Il semble n’avoir jamais voulu s’engager dans des organisations fortement structurées. Le mouvement socialiste ne l’était pas alors ; il y évolua avec un art évident de la manœuvre, s’y posa même souvent en champion de l’unité jusqu’au jour où celle-ci étant réalisée dans un parti discipliné, il l’abandonna.

Après quelques insuccès, il s’était alors hissé, par son action militante, sur un tremplin assez élevé. Aux élections législatives de 1893, dans la 1re circonscription du XIXe arrondissement de Paris, Briand, « socialiste révolutionnaire », avec 1 520 voix devança deux autres socialistes qui se désistèrent pour lui. Il n’en fut pas moins battu au scrutin de ballottage par le socialiste indépendant Clovis Hugues (4 570 voix contre 3 352). Il échoua encore à l’élection partielle du 23 février 1896 dans la 3e circonscription de Sceaux ; il recueillit 1 823 voix sur 10 178 votants et, par son désistement, assura la victoire de l’allemaniste Renou qui s’était classé en tête. En 1898, au renouvellement général, Briand fut encore distancé par Renou ; il avait recueilli 2 334 suffrages sur 12 831 votants et se retira. Malgré ces insuccès, la notoriété de Briand s’affirmait dans le mouvement socialiste, l’affaire Dreyfus aidant. Briand prôna la révision du procès pour des raisons de procédure, sans se prononcer sur la culpabilité du condamné. Dans les regroupements socialistes consécutifs à l’Affaire, Briand s’intégra aux socialistes indépendants. Il appartint au comité de vigilance puis au comité d’entente qui lièrent les divers partis ouvriers à partir de 1898. Il assura, pendant deux ans, le secrétariat du comité général socialiste issu du congrès de la salle Wagram (1900).

Sur le problème de la collaboration ministérielle posé aux socialistes par la constitution du cabinet Waldeck-Rousseau (1899), A. Briand se prononça en faveur de Millerand. Au congrès socialiste de Lyon (1901), à l’écart duquel se tenaient déjà les guesdistes, il le sauva en le faisant mettre « hors du contrôle du parti » et non « hors du parti » comme le voulait la motion de Henri de La Porte. Alors les amis de Vaillant rejoignirent les guesdistes et, avec eux, fondèrent le Parti socialiste de France. Briand fut, avec l’autre aile, dans le Parti socialiste français. Il participa à ses congrès de Tours (1902), Bordeaux (1903) et Saint-Étienne (1904). Il était secrétaire du PSF quand il fut « candidat de l’Union des socialistes et des républicains », aux élections législatives de 1902 dans la 1re circonscription de Saint-Étienne (Loire). Il fut élu au 1er tour, le 27 avril, par 9 603 voix contre 8 122 au candidat républicain et 497 au candidat guesdiste. Il fut réélu dans cette circonscription en 1910, 1914 et 1928, et au scrutin de liste dans le département de la Loire en 1919 et en 1924.

Le 21 octobre 1902, Briand fit ses débuts en interpellant sur la mort d’un gréviste sous le feu d’un gendarme, à Terrenoire dans sa circonscription. Non seulement il s’imposa « d’emblée [comme] un maître de la tribune parlementaire » (J. Jaurès, La Petite République, 23 octobre 1902), mais il se montra soucieux de ménager son avenir par des prises de position nuancées, rassurantes. Il déploya la même habileté, le même souci de conciliation, de compromis, comme rapporteur du projet de loi portant séparation de l’Église et de l’État. L’adoption du projet, le 3 juillet 1905, par 341 suffrages contre 233 lui donna une autorité pleine de promesses. Briand n’hésita pas longtemps entre la fortune politique à portée de sa main et la fidélité à la discipline socialiste. En 1904, il ne réussit pas à intéresser le congrès international d’Amsterdam à la grève générale, plus qu’il ne l’avait fait à Paris en 1900. Tout l’intérêt alla au problème de la participation ministérielle et le congrès se prononça contre les positions de Briand. Le socialisme international lui parut comme un champ de manœuvre restreint. Au congrès du PSF à Rouen (26-29 mars 1905), il répondit avec vigueur aux attaques de la gauche contre le groupe parlementaire, et bien qu’il eût fait partie de la commission d’unification, et assisté au congrès d’unité à Paris, salle du Globe (avril 1905), il se tenait hors de la SFIO à la tête d’une fédération autonome de la Loire quand se réunit le congrès national de Chalon-sur-Saône (octobre 1905). Un mois plus tard, il rejoignit le Parti socialiste unifié et son groupe parlementaire (fin 1905). Mais, dès le 14 mars 1906, il s’en dégagea en acceptant le portefeuille de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes, dans le cabinet Sarrien.

Désormais, la vie de Briand n’appartint plus au mouvement socialiste. Le révolutionnaire d’hier devint jusqu’à la guerre un des chefs de file d’une politique « d’apaisement » à l’égard de la droite et de répression sociale, notamment contre les cheminots (1910). Au lendemain de la guerre, son action se situa sur le plan diplomatique : son nom symbolisa la politique de sécurité collective poursuivie dans le cadre de la SDN ; il occupa, de 1925 à 1932, le ministère des Affaires étrangères, sommet d’une carrière ministérielle qui le fit huit fois président du Conseil des ministres. Le prix Nobel de la Paix partagé en 1926 avec Stresemann vint récompenser cette action.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article102420, notice BRIAND Aristide par Justinien Raymond, version mise en ligne le 3 novembre 2010, dernière modification le 3 mars 2013.

Par Justinien Raymond

Aristide Briand et le bâtonnier Henri Robert à Royan
Aristide Briand et le bâtonnier Henri Robert à Royan
Collection Marcel et Claude Willard
Arsitide Briand à Royan
Arsitide Briand à Royan

ŒUVRE : Briand collabora aux journaux suivants : La Démocratie de l’Ouest (il en fut rédacteur en chef). — L’Ouest républicain (fondé par le père de Pelloutier, il disparut le 11 janvier 1890 ; Briand en fut le directeur politique). — La Lanterne (à partir de 1893, Briand y fut tour à tour rédacteur, secrétaire de rédaction, rédacteur en chef, directeur et, après 1898, simple rédacteur). — Le Réveil social (fondé par Briand pour sa campagne électorale de 1893). — L’Avenir social, de Clichy (Briand y prépara sa candidature et y commenta les événements au début de l’Affaire). — La Petite République. — Le Journal du Peuple (de Sébastien Faure). — La Tribune républicaine de Saint-Étienne. — L’Humanité (du n° 2 du 19 avril 1904 au 4 juillet 1905). Briand publia au moins un article dans La Gazette de Francfort (10 décembre 1905) sur la Séparation.
Brochure : La Grève générale et la révolution, publié par le Comité de la grève générale, s.d., 23 p. — Projets d’unité socialiste soumis à la ratification des groupes. Exposé des motifs. Texte du projet, Paris, 1901. — R. Viviani, Edg. Milhaud, A. Briand, J. Jaurès, L’action du Parti socialiste au Parlement et dans le pays. Discours au banquet socialiste de Paris, du 20 mai 1902, Paris, 1902. — La Séparation des Églises et de l’État, Paris, 1905. — Préface à E. Antonelli, Les Actions de Travail, Paris, 1912.
Le rapport sur la grève générale fait au congrès de Marseille, 1892, de la main d’Aristide Briand, se trouve à l’IFHS, don de Mme Delesalle (cote 14 AS 53 bis).

BIBLIOGRAPHIE et SOURCES : Arch. Nat. F7/12 562, M/1 211, note de police du 12 juillet 1905 et M/1921, note de police du 11 décembre 1905. — Arch. Ass. Nat. dossier biographique. — P. Grunebaum-Ballin, La tentative de paix religieuse d’Aristide Briand, conférence donnée devant le Cercle parisien de la Ligue française de l’enseignement le 29 octobre 1955 in Cahiers laïques, n° 31, janvier-février 1956. Le texte de la même conférence suivie d’un débat, devant la Société d’Histoire de la IIIe République, le 12 mai 1955, se trouve dans le Bulletin n° 17, avril-juillet 1956 de cette société. — Jean Verlhac, La Formation de l’Unité socialiste, 1898-1905, DES, Paris, exemplaire dactylographié, 301 p. passim. — Collection de l’Humanité. — Georges Suarez, Briand. Sa vie. Son œuvre avec son journal et de nombreux documents inédits, Paris, Plon, 1938 à 1952. Six volumes de 468, 517, 499, 396, 437 et 380 p. œuvre d’un écrivain d’extrême droite, fusillé en 1945, qui ne ménage pas sa sympathie à Briand, cet ouvrage accumule les précisions historiques et parfois aussi reconstitue avec fantaisie. M. Grunebaum-Ballin a relevé quelques inexactitudes le concernant.

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