ARNAUD Alfred Pierre

Par Pierre Bonnaud

Né le 6 juin 1900 à Privas (Ardèche), mort le 23 février 1973 à Privas ; instituteur ; militant libertaire puis communiste ; combattant en Espagne en 1936 ; Résistant FTPF, capitaine commandant la place d’armes de Privas en 1944, fondateur de l’Association des anciens FTP-FFI et de l’ANACR en Ardèche ; secrétaire pédagogique du SUE en 1935, membre du conseil syndical départemental du SNI en 1937-1939 puis dans les années soixante (courant « École Émancipée » puis « Unité et Action ») ; militant de la Ligue française de l’enseignement, de la MGEN, et de nombreuses associations laïques et culturelles.

Alfred Arnaud en 1971
Alfred Arnaud en 1971

Alfred Arnaud était le deuxième des trois enfants de Paul Pierre Arnaud, artisan balancier et serrurier, et de Marie Émilie Colombe Issartel, couturière à domicile puis commerçante. Les parents d’Alfred Arnaud étaient installés à Privas : l’atelier, l’épicerie, le domicile familial étaient situés à l’angle de la rue du Clos et de la rue du Théâtre (aujourd’hui rue Élie Reynier... » pour coups et blessures contre le provocateur Rascle qui venait de frapper Charles Doucet (secrétaire de l’UR CGTU). L’épisode judiciaire se termina pour Alfred Arnaud devant la cour d’appel de Nîmes, le 22 novembre 1934. Il fut condamné à quinze jours de prison avec sursis et trente francs d’amende. L’inspecteur d’académie lui infligea un blâme administratif.
Sur le plan syndical, Alfred Arnaud partagea jusqu’à l’entrée en guerre les orientations des syndicalistes-révolutionnaires du courant « Majorité Fédérale », dominant en Ardèche au sein du SUE (CGTU) puis du Syndicat réunifié, le SNI (CGT). En 1935, Arnaud était secrétaire pédagogique du SUE et de 1937 à 1939, il fit partie du conseil syndical de la section départementale du SNI où il exerça successivement les responsabilités de secrétaire corporatif puis de trésorier chargé du bulletin l’Émancipation. Lorsque éclatèrent les grèves du printemps 1936, il aida le mouvement syndical à se structurer chez les ouvrières des filatures et moulinages de la vallée de l’Eyrieux et participa à la rédaction de leurs revendications dans des cahiers de doléances. En 1938, Alfred Arnaud figurait au tableau d’honneur syndical, publié dans l’Émancipation des instituteurs grévistes en novembre. Il fut l’objet, ainsi que ses camarades, d’une sanction de huit jours de suspension de traitement.
Sur le plan politique, acquis aux idées libertaires, Alfred Arnaud s’était lié d’amitié avec un militant parisien, André Prudhommeaux. À ses côtés, il participa à la réalisation et à la diffusion de feuilles libertaires. Leurs liens étaient étroits vers 1931 lorsque Prudhommeaux prit la direction de l’imprimerie coopérative La Laborieuse à Nîmes dans le Gard. D’autre part, Alfred Arnaud eut des relations suivies avec une autre personnalité appartenant au monde enseignant : Chalaye ou Challaye. S’agissait-il de Félicien Challaye, ami personnel d’Élie Reynier, Président de la LICP, venu en Ardèche en 1931 pour dénoncer la politique répressive des gouvernements à l’égard des fonctionnaires ?
Au début de l’été 1936, Alfred Arnaud se trouvait en Espagne, à Barcelone, avec André Prudhommeaux, pour organiser un réseau d’évasion destiné aux objecteurs de conscience français, lorsque éclata le coup d’état de Franco. Alfred Arnaud demeura en Catalogne tout l’été, participant aux affrontements de la guerre civile avec les premiers combattants internationaux. Selon ses proches, il rencontra André Malraux (accouru dès le 20 juillet à Barcelone). À la rentrée de septembre 1936, Arnaud regagna son poste en Ardèche. Au début de l’année 1939 il fut, parmi les instituteurs, l’un de ceux qui se dévouèrent sans compter pour accueillir des réfugiés républicains espagnols à Saint-Laurent-du-Pape.
Mobilisé en septembre 1939, Alfred Arnaud fut affecté dans des services administratifs de l’armée basés à Avignon où sa famille vint le rejoindre. Après la débâcle et l’armistice de juin 1940, démobilisé, il réintégra son poste à Saint-Laurent-du-Pape. Dans ce village où les notables avaient considéré sa nomination avec suspicion, il fut vite l’objet de dénonciations.
Le responsable local de la Légion des Combattants écrivit au « Ministre, secrétaire d’État à l’Intérieur » de Vichy, le 3 novembre 1940 pour lui signaler les relations suspectes entre « l’instituteur public Arnaud » et un militant du PCF, « le conducteur des Ponts et Chaussées à La Voulte, Mangelle ». « (...) ils partent très souvent le soir dans la voiture de M. Mangelle et prennent la direction de Valence pour ne rentrer qu’assez tard dans la nuit (...) ». De leur côté, les services de gendarmerie rapportèrent les relations étroites entre la famille Arnaud et une ancienne responsable syndicale de l’entreprise de textile artificiel de La Voulte, Germaine Brunel. Le 9 novembre 1940, le Préfet de l’Ardèche écrivait à Vichy : « En ce qui concerne M. Arnaud, instituteur, accusé lui aussi de tendances communistes, il fait l’objet, de la part de l’inspecteur d’Académie, d’une proposition de retrait de fonction, en application de la circulaire du 15 novembre 1940 ». La sanction ne vint pas. Le 15 août 1941, le président départemental de la Légion renouvela la demande de sanctions à l’encontre de 27 instituteurs publics dont « Arnaud, à Saint-Laurent-du-Pape, anarcho-syndicaliste notoire à tendance communiste ». Ce fut en vain. Ce dysfonctionnement de l’administration vichyste permit à Alfred Arnaud de demeurer dans son poste.
Malgré les risques encourus, à la différence de nombre de ses amis syndicalistes-révolutionnaires, Alfred Arnaud ne se tint pas à l’écart des combats de la Résistance. En 1942, il prit part à la diffusion d’une feuille clandestine, « 93 », imprimée à Saint-Etienne, qui se présentait comme l’héritière des valeurs de la Révolution française. Le logement de la famille Arnaud, dans le village, se situait en face de celui d’un milicien notoire. Il devint pourtant un refuge pour les personnes pourchassées, sans discrimination. Pierre Broué rapporte qu’en octobre 1943, Alfred Arnaud abrita Albert Demazière, militant trotskiste, évadé de la prison du Puy, qui avait quitté le maquis Wodli où il se sentait menacé. Arnaud excella à cacher les jeunes gens qui fuyaient le STO.
À l’automne 1943, en relation avec Paul Chaudier, propriétaire de la ferme de Capet à Saint-Laurent-du-Pape, il contribua à la mise en place et au ravitaillement du maquis FTP du Serre-du-Perron. Il participa bientôt à de nombreuses actions de sabotage de voies ferrées en vallée du Rhône, suscitant la création de groupes FTP « légaux » à Saint-Laurent-du-Pape, La Voulte, Le Pouzin. Originaire du chef-lieu du département, il y créa également un groupe FTP avec son ami Marius Mounier.
En mai 1944, la plupart de ces jeunes résistants, dont faisait partie Guy Arnaud, fils d’Alfred, furent regroupés dans la 7103 Cie FTP. Le Commandant Ravel, COR des FTP de l’Ardèche (voir Augustin Ollier dit Ravel) en confia le commandement à Alfred Arnaud. Le groupe participa à de nombreuses actions de guérilla harcelant l’armée allemande qui battait en retraite dans la vallée du Rhône. Il fit sauter des ponts, notamment à Bourg-Saint-Andéol et à Darbres. Après la Libération de la Préfecture de l’Ardèche, le 12 août, Alfred Arnaud, capitaine homologué par le Colonel Descours à Lyon, fut désigné Commandant de la place d’armes de Privas. Avec son fils qui poursuivit les combats jusqu’en Autriche, il avait signé un engagement dans la 1re Armée française pour la durée de la guerre.
Revenu à la vie civile, en septembre 1945, Alfred Arnaud reprit son poste d’instituteur à Saint-Laurent-du-Pape. À cette date, il accepta d’être candidat dans le canton de La Voulte pour représenter le « Front Uni de la Renaissance Française », héritier local du Front National lié au Parti communiste. Il obtint, sans être élu, 1 772 voix sur 4 452 suffrages exprimés. La guerre et son engagement dans la Résistance avaient modifié ses orientations : devenu compagnon de route du PC, il n’en conserva pas moins un fonds d’indépendance libertaire. Il adhéra tardivement à l’organisation communiste, en 1968, à l’âge de la retraite.
En décembre 1945, Alfred Arnaud avait lancé un appel à ses anciens camarades FTP pour qu’ils se regroupent et défendent leurs droits d’anciens combattants. Il fut ainsi l’un des fondateurs pour l’Ardèche de l’Association des anciens FTP FFI qui devint en 1952 l’ANACR. Il assura le secrétariat départemental de l’Association jusqu’au début de l’année 1949 avant d’être remplacé par Augustin Ollier. Lorsque ce dernier fut sanctionné par l’autorité militaire en juillet 1952 et dut quitter ses fonctions de membre de la commission départementale des anciens combattants et de liquidateur national, Alfred Arnaud le remplaça à son tour. Les deux hommes se considéraient comme des frères d’armes et une grande solidarité les unissait.
Alfred Arnaud s’était éloigné dans la discrétion de ses anciens camarades syndicalistes-révolutionnaires qui, après la guerre, conservèrent la direction départementale du SNI jusqu’en 1954. Dans la section départementale du SNI, il fut à la fin de l’année 1965, il fut le responsable des élections au bureau national du SNI.
Il consacra la plus grande partie de son temps au militantisme dans les organisations de la Ligue Française de l’enseignement : FOL, amicale laïque de son village, et dans le mouvement mutualiste enseignant (MGEN notamment). Sa grande passion fut le développement des activités cinématographiques autour de l’UFOLEIS. Il suivit une formation dans ce domaine, et prit en charge un ciné-club et un cinéma itinérant qui se déplaçait de village en village.
Le temps de la retraite venu, Alfred Arnaud se retira à Privas dans sa ville natale. Il reprit du service au Conseil syndical départemental « Unité et Action », au début des années soixante et il se consacra à la commission départementale des retraités.
Il disparut brutalement le 23 février 1973. Lors de ses obsèques, une foule considérable lui rendit un dernier hommage. Jean Coulomb, secrétaire de la section SNI de l’Ardèche, écrivit dans l’Émancipation : « Il n’a jamais accepté ni avantages personnels, ni honneurs, ni décorations. Il nous a enseigné beaucoup, sans nous faire la leçon. On a des scrupules à employer les mots qui conviennent : c’était pourtant un personnage ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article10230, notice ARNAUD Alfred Pierre par Pierre Bonnaud, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 25 décembre 2017.

Par Pierre Bonnaud

Alfred Arnaud en 1971
Alfred Arnaud en 1971

SOURCES : Arch. Dép. Rhône, 668 w 96. — Arch. Dép. Ardèche, 5 M 49, 72 W 363, 367, 100 W 363. — ONAC Ardèche, dossier CVR. — Acte de naissance et renseignements d’état-civil, mairie de Privas. — L’Émancipation (1920-1939, 1944-1975). — L’Assaut, 1944. — La voix du peuple de l’Ardèche (1944-1947). — L-F. Ducros, Montagnes ardéchoises dans la guerre, Valence, 1981, t. II et III. — P. Broué et R. Vacheron, Meurtres au maquis, Grasset, 1995. — E. Darrieux, Instituteurs ardéchois dans la crise des années trente, Mémoire d’Ardèche et Temps Présent, 2000. — Témoignages de J. Coulomb, R. Galataud (notice CD-Rom AERI). — Entretien avec Madame Jacqueline Escleines née Arnaud, fille d’Alfred Arnaud, et son mari, ancien élève d’Alfred Arnaud. — Note de Jacques Girault.

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