BOURDERON Albert, Henri

Par Henri Dubief

Né le 26 novembre 1858 à Corbeilles-en-Gâtinais (Loiret) ; mort à Paris, le 2 avril 1930 ; ouvrier tonnelier ; socialiste allemaniste ; coopérateur et syndicaliste révolutionnaire, puis réformiste ; secrétaire de la Fédération du Tonneau. Délégué à la conférence de Zimmerwald.

Albert Bourderon
Albert Bourderon

Bourderon était fils de petits paysans-propriétaires très républicains. En 1876, il quitta son pays natal, fut d’abord domestique de ferme, puis devint tonnelier à l’âge de vingt ans. Il se perfectionna dans son métier en accomplissant une sorte de « tour des pays de la Loire ».

Bourderon arriva à Paris en 1880. Tout de suite allemaniste, il adhéra au Cercle des Prolétaires du Ve arr. Il se maria et Chabert fut son témoin. Il s’inscrivit au syndicat des tonneliers de la Seine dirigé par Albert Graillat et Pierre Renier. Il fit partie des équipes volantes de choc formées par les allemanistes pour les manifestations de rue et les campagnes électorales. Le 20 août 1893, il fut candidat allemaniste aux élections législatives dans le XIXe arr. (La Villette) et obtint 783 voix. Arrivé en sixième position, il se désista pour Briand qui fut battu au second tour par Clovis Hugues. Membre de la CE de la Bourse du Travail de 1888 à 1890 et adhérent du POSR, il fut candidat en 1893 dans le quartier Picpus (Paris, XIIe arr.) contre le conseiller sortant FTS Caumeau, il obtint 3,21 % des suffrages et habitait alors 193 avenue Daumesnil.

Pendant le premier essai d’unité socialiste en 1898, Bourderon appartint au comité d’entente. Il fit partie ensuite du PSF et participa au congrès du Globe de 1905 qui vit la formation du Parti socialiste unifié. Il y resta jusqu’à sa mort un militant du rang, membre de la 12e section de la Seine.

Bourderon devint en 1902 secrétaire du syndicat du Tonneau de la Seine et conseiller prud’homme. On peut le considérer comme le fondateur, en 1903, de la Fédération du Tonneau dont il fut le secrétaire pendant vingt-six ans, de 1903 à 1929 — Voir Régnier P.* Les principaux militants de la Fédération furent avant la guerre : Cholet, Crispel, Marchand, Montagne, Morandière, Nicolas et Planes. Bourderon siégea au conseil supérieur du Travail et au conseil de surveillance de l’Assistance publique.

De 1892 à 1914, Bourderon participa à presque tous les congrès nationaux des syndicats, de la CGT après sa constitution — Voir liste des délégués au congrès, Dictionnaire, t. 10 — et, en septembre 1902, au Xe congrès de la Fédération des Bourses du Travail. Parmi ses interventions, retenons par exemple celle qui le définit assez bien, ayant trait à l’organisation syndicale des ouvriers des campagnes. Plusieurs thèses étaient en présence à propos des catégories de travailleurs ruraux à admettre dans les rangs de l’organisation. Fribourg estimait que le syndicat ne devait s’adresser qu’au prolétariat stricto sensu, Treich demandait au contraire qu’il réunisse dans une même lutte prolétaires, fermiers, colons, métayers et petits propriétaires. Tout en combattant l’idée de Treich, Bourderon prit une position intermédiaire, proposant « que soit compris comme prolétaire de la terre le journalier, quand même il aurait quelque bien ». C’est finalement cette proposition qui servit de base à l’élaboration et au vote d’un texte fixant comme suit les conditions d’admission à la CGT des travailleurs des campagnes :

« Seront admis : 1) ceux qui, à un titre quelconque, sont des salariés agricoles ; 2) ceux qui, propriétaires, vivent de leur travail sans exploiter personne. »

Bourderon joua également un rôle dans la coopération : en 1896, il fut l’un des fondateurs de la Verrerie ouvrière d’Albi. Ouvrier tonnelier aux chais du Magasin de gros des coopératives, de 1907 à 1910, il fut ensuite chef de chais. Il était favorable à l’unité coopérative et il assista en 1911 au congrès de Calais qui prépara la voie à cette unité et où il représentait la Verrerie ouvrière ; il y défendit les coopératives de production. Jusqu’à sa mort, il appartint au conseil d’administration de la Verrerie ouvrière.

Bourderon s’éleva contre la politique d’union sacrée, avec un certain retard sur Lenoir, Merrheim et Monatte. Mais dès le 20 septembre 1914 il réclama et obtint que Jouhaux vienne de Bordeaux rendre des comptes au Comité confédéral, et il le critiqua à la réunion du 27 septembre. À la fin de l’année, après la démission de Monatte et l’appel sous les drapeaux de Lenoir, la présence de Bourderon permit à Merrheim de n’être pas entièrement isolé. Il participa (au nom du Parti socialiste) à la conférence interalliée de Londres des Partis socialistes et des syndicats, en février 1915, et y fut seul avec Merrheim à y représenter l’opposition à l’union sacrée. Il assura à la minorité syndicale des ouvertures vers le Parti SFIO. C’est lui qui, malgré Jouhaux, obtint la réunion d’une Conférence nationale des Bourses et Fédérations à Paris le 15 août 1915. La motion du Tonneau : « Cette guerre n’est pas notre guerre » y obtint 27 voix contre 75 à l’ordre du jour proposé par Jouhaux.

Bourderon fut entraîné par Merrheim à la conférence de Zimmerwald où il représenta la minorité du Parti socialiste autant que la minorité syndicale et il signa la déclaration franco-allemande. Désormais la minorité se trouva renforcée et la Fédération du Tonneau, comme celle des Métaux, diffusa la propagande zimmerwaldienne et Bourderon signa l’appel du Comité pour la reprise des relations internationales. En mai-juin 1916, il présenta au congrès de l’UD de la Seine une motion pacifiste qui fut repoussée. Malvy lui refusa son passeport pour la conférence de Kienthal. Cependant, comme Merrheim, Bourderon glissa vers le centre à partir de 1916 et, sous l’influence des déclarations de Wilson, il se détacha peu à peu de la minorité sans se rallier cependant à Jouhaux. Il fut exclu avec Merrheim du Comité pour la reprise des relations internationales. Il critiqua encore vivement, ainsi que Merrheim, la direction syndicale à la conférence nationale de Paris en décembre 1916 et il refusa de participer à la conférence syndicale interalliée de Londres parce que la majorité avait contesté le mandat de Péricat (septembre 1917). Mais, en février 1918, il représenta le Parti à la conférence interalliée de Londres. Il siégeait à la CAP, en 1918, comme « ex-minoritaire ». En décembre 1917, il participa à la conférence minoritaire de Saint-Étienne et à la conférence confédérale de Clermont-Ferrand. Il y fit encore le procès de la direction de la CGT et critiqua l’attitude négative de Jouhaux envers la conférence zimmerwaldienne de Stockholm. Bourderon, qui avait rédigé en mars 1917 le manifeste « Au prolétariat russe », voulut faire saluer la révolution bolchevique par la conférence de Clermont mais la majorité refusa. Il vota la motion d’unanimité favorable à Wilson. Au congrès de Paris de juillet 1918, il attaqua encore Jouhaux, lui reprocha vivement d’avoir dissimulé sa rencontre à Berne avec Kautsky et Bernstein en l’été 1915, mais avec Merrheim, Lenoir et Dumoulin, il rejoignit enfin la majorité à la commission des résolutions. Sans se désavouer, Bourderon se rallia à Jouhaux dans l’espoir de sauver l’unité syndicale et il contribua probablement à déjouer les ambitions de Dumoulin qui avait espéré supplanter Jouhaux à ce congrès de Paris. Si la minorité fut pour un temps démoralisée par la défection de ses chefs, elle en voulut moins à Bourderon qu’aux autres. Il défendit le rapport moral aux congrès de Lyon, septembre 1919, et d’Orléans, septembre-octobre 1920. Au congrès de Lille, il n’intervint pas. Mais au comité confédéral de septembre 1921, il appuya la politique d’exclusion des Fédérations minoritaires, notamment en ce qui concerne les cheminots pour lesquels il avait présenté le rapport. Bourderon qui avait voulu faire saluer par la CGT la révolution bolchevique aurait dit à G. Bouët en 1920 qu’il se sentait un vieux réformiste dépassé par les événements. Mais il attaqua les minoritaires à partir du congrès d’Orléans, ce fut presque toujours avec une modération qui tranchait avec l’agressivité de Merrheim. Lors du XIe congrès de la Fédération CGT du Tonneau (Paris 23-26 septembre 1920) il expliqua que « sans rien abdiquer de ce qui avait été (sa) pensée, (il s’était) rapproché de ceux (qu’il avait) combattu pour pouvoir lutter avec plus de force ». Il croyait à la possibilité de réformes, la bourgeoisie étant « reconnaissante des sacrifices faits par la classe ouvrière pendant la guerre ». Il appartint à la gauche de la CGT après la scission et se montra partisan de la réunification du mouvement syndical. Il resta conseiller prud’homme de la Seine de 1914 à 1928.

Bourderon, toujours d’allure pittoresque bien que très soignée, jouissant de la réputation de brave homme, continua à diriger sa Fédération jusqu’en 1929. Il fut alors remplacé par Célestin Nicolas. En 1930, la CGT lui confia le secrétariat du conseil judiciaire de la Bourse du Travail de Paris (chargé des mutilés du travail). Le 18 mars 1930, il fut frappé d’une congestion cérébrale et paralysé. Il mourut le 2 avril et fut inhumé le 5 au Père-Lachaise. Des discours furent prononcés à ses obsèques par Jouhaux au nom de la CGT et par le Trocquer au nom de la SFIO. Il est assez remarquable que le Parti communiste, la CGTU et le groupe de la Révolution prolétarienne aient été représentés à cette cérémonie.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article101719, notice BOURDERON Albert, Henri par Henri Dubief, version mise en ligne le 3 novembre 2010, dernière modification le 5 août 2015.

Par Henri Dubief

Albert Bourderon
Albert Bourderon

SOURCES : R. Brécy, Le Mouvement syndical en France, op. cit. — B. Georges, D. Tintant, M.-A. Renauld, Léon Jouhaux, op. cit. — La Vague, 24 janvier 1918. — Le Peuple, 3 avril 1930 (portrait). — Le Peuple, 2 avril 1931 (article anniversaire de Célestin Nicolas) — Le Libertaire (signé Le Pen) 12 avril 1930. — A. Kriegel, Aux origines du communisme français, 1914-1920, Paris, 1964. — Michel Offerlé, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris 1, 1979. — Agendas de la Bourse du Travail de Paris. — Comptes rendus des congrès de la Fédération du Tonneau. — Jean-Louis Robert, Les ouvriers, la Patrie et la Révolution. Paris 1914-1919, Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1995.

ICONOGRAPHIE : La CGT, op. cit., p. 447 — La Vague et le Peuple, op. cit. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes III, op. cit., p. 198.

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