ANTONELLI Étienne, César

Par Justinien Raymond

Né le 24 août 1879 à Grao de Valence (Espagne), mort le 7 mars 1971 à Montpellier (Hérault) ; professeur d’Économie politique ; militant et élu socialiste ; député de la Haute-Savoie (1924-1932), conseiller général, conseiller municipal de Montpellier.

Étienne Antonelli était le fils d’un négociant corse, exportateur de vins, ce qui explique le lieu de sa naissance dans la grande ville du Levant ibérique. Méditerranéen d’origine et de naissance, il fréquenta le lycée de Marseille jusqu’au baccalauréat puis étudia le Droit à Aix-en-Provence et à Paris. Il effectua son service militaire en 1901 comme caporal.
En 1905, il soutint sa première thèse de doctorat : La protection de la viticulture par l’État, sujet que la crise viticole du Midi languedocien allait rendre d’une brûlante actualité. Le futur théoricien partait donc du réel. Sa seconde thèse en 1906, sur La Résiliation du louage de travail, indiquait l’orientation sociale de ses activités intellectuelles.

Etienne Antonelli se maria le 13 août 1912. Le couple eut un enfant.

Chargé de cours à la Faculté de Droit de Paris, Étienne Antonelli poursuivit sa carrière universitaire à la Faculté de Droit de Montpellier en donnant un cours complémentaire d’économie politique de décembre 1906 à octobre 1908. Tout en étant chargé de cours à la Faculté de Droit de Paris de 1910 à 1912, il enseignait au Collège libre des Sciences sociales. Dans cette dernière chaire qu’en 1911, il professa un cours sur « L’Économie pure et Léon Walras », père de l’économie politique à forme mathématique, méconnu en France, enseignant à Lausanne (Suisse). Cet enseignement lui donnait une place originale parmi les économistes français tout en retardant son agrégation. En effet, crânement, en conclusion de la quatrième et dernière leçon du concours d’agrégation de 1910, il se proclama disciple de Walras, et, pour cela, fut ajourné. En 1913, chargé de cours à la Faculté de Droit de Poitiers, reçu à l’agrégation de Droit dans la section des sciences économiques en 1913, il prononça un cours de législation et économie rurale fondé par la ville de Poitiers.

Au cours de ces années s’affirma sa vocation de professeur et se précisa l’orientation de sa pensée d’économiste. Plus encore que dans sa seconde thèse, ses préoccupations sociales éclatèrent dans La Démocratie sociale devant les idées présentes (1910) et dans Les Actions de travail (1912) où il analysait les actions de travail dans les sociétés anonymes à participation ouvrière, matière de son enseignement à l’École libre des Sciences politiques et sociales en 1911. Déjà en 1906, aux côtés d’Édouard Herriot et de Paul-Boncour, il fut un des fondateurs du « Comité de démocratie sociale ».

La Grande Guerre lui apporta, comme à ses contemporains, de cruelles épreuves, mais ses conséquences et ses conclusions réservèrent au savant et au socialiste, indissociables en lui, une expérience enrichissante. Mobilisé comme sous-lieutenant, d’infanterie, promu comme lieutenant, blessé le 9 mai 1915, à Notre-Dame-de-Lorette (Pas-de-Calais), après avoir été soigné à hôpital de Rennes (Ille-et-Vilaine), il fut éloigné du front. A partir de mai 1916 à l’ambassade de France en Russie, puis comme attaché militaire adjoint (juin 1917 à juin 1918), Étienne Antonelli y vécut jusqu’à sa démobilisation. Il assista aux dernières convulsions de l’ancien régime et à l’enfantement douloureux du régime soviétique. Il en rapporta une étude, La Russie bolchéviste, qui connut dix éditions et fut traduite en anglais, en italien, en espagnol et en portugais. Contrairement à d’autres témoins socialistes, Antonelli ne pensa pas que ce grand ébranlement qui changeait la face du monde, avait valeur d’exemple et de leçon en d’autres pays, pour d’autres temps.

Après son retour de Russie, Étienne Antonelli, détaché au ministère des Colonies (novembre 1918), travailla au sein de la commission appelée à préparer les stipulations du traité de Versailles concernant les territoires dépendants. Il rédigea le rapport qui servit de base aux négociateurs français dans les conférences internationales appelées à mettre sur pied la nouvelle formule du mandat colonial. Tirant la leçon de l’histoire récente à laquelle il avait été mêlé, il publia L’Afrique et la paix de Versailles (1921) et en enseigna la législation coloniale.

De nouveaux horizons s’ouvraient devant le professeur démobilisé. Élu comme professeur d’économie politique à Lyon en 1920, agrégé de sciences économiques des Facultés de Droit au concours de 1919, Antonelli fut élu sur la chaire d’Économie politique à la Faculté de Droit de Lyon où il enseigna jusqu’en 1924 et où il forma maints disciples, au premier rang desquels François Perroux. Il était dans le même temps avocat à la Cour d’appel et publiciste.

Étienne Antonelli quitta la chaire de Lyon pour l’arène politique. Une nouvelle carrière s’ouvrit en 1924 pour l’économiste et le professeur devenu député de la Haute-Savoie sur une liste du Cartel des Gauches aux côtés du radical Jacques Duboin et du radical-socialiste Paul Jacquier. Élu au quotient avec 30 375 voix sur une moyenne de liste obtenant 30 806 suffrages, réélu de justesse en 1928 au second tour de scrutin par 6 682 voix contre 6 647 au candidat de droite Paul Tapponnier, dans l’arrondissement de Saint-Julien-en-Genevois, Antonelli siégea au Palais-Bourbon jusqu’à son échec en 1932 devant Louis Martel, démocrate populaire, un de ses anciens étudiants de Lyon, élu par 7 462 suffrages contre 6 582 à Antonelli. Outre que les structures sociales du département n’assuraient pas un siège de tout repos à un socialiste, Antonelli, que l’on classait parmi les socialistes modérés, ne faisait aucune concession doctrinale dans ses réunions publiques. Le socialiste des tréteaux électoraux n’édulcorait pas la pensée du socialiste de la chaire. Franc-maçon de haute dignité, secrétaire général du Grand Orient de France au début des années 1930, comme ses voisins radicaux, membre comme eux de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, il ne se confondait pas avec eux et, quand il le jugeait nécessaire, les combattait comme il le fit sans ménagement en la personne de Fernand David dont la froideur à son égard expliquait pour une large part l’échec de 1932. Jusqu’en 1934 Antonelli représenta au conseil général de la Haute-Savoie le canton d’Annemasse où il avait été élu en 1931.
Par la fécondité de son activité législative pendant huit années, Étienne Antonelli occupa une bonne place dans l’histoire des institutions sociales en France. Ses rapports sur l’assistance aux vieillards et sur les pensions d’invalidité en 1926, sur la Caisse nationale des retraites en 1927 furent éclipsés par le rapport sur le projet de loi instituant en 1928 les Assurances sociale et par les combats qu’il livra au Parlement et dans le pays contre les adversaires de « la loi folle » comme la qualifiait Le Matin. Son Guide des Assurances sociales connut trois éditions de 1926 à 1931. Il entra au conseil supérieur des Assurances sociales et au Conseil supérieur de la Mutualité en 1930.

En1932, Étienne Antonelli reprit sa carrière professorale dans la foulée de cette activité publique, occupant, pour deux ans, la chaire des Assurances sociales créée au Conservatoire des Arts et Métiers de Paris sur laquelle il avait été élu en 1925. Il acheva sa carrière universitaire comme professeur à la Faculté de Droit de Montpellier à partir de 1934 dans une chaire laissée vacante par la mort du professeur Roche-Agussol, chaire qu’il illustra après Charles Gide, Bertrand Nogaro, Charles Rist et Germain Martin. A son arrivée, il fut mal accueilli : à l’appel d’étudiants de droite, un tract le dénonçait : « devenu indésirable à Paris, devenu indésirable à Lyon, il se réfugie à Montpellier. » Lors de son premier cours, le 29 novembre 1934, à son arrivée, le rapport du recteur signala « des applaudissements très nourris et aussi des coups de sifflet ; ces manifestations en sens contraire se renouvelèrent pendant l’heure de cours à deux ou trois reprises ».

Il donna un enseignement qui ne bénéficiait pas seulement d’une longue et riche expérience mais aussi d’une pensée toujours en éveil. Il publia en 1939, L’Économie pure du capitalisme, et qu’il donna, en 1945, en deux volumes, un Manuel d’Économie politique, véritable traité d’une science dans lequel éclataient la richesse de ses apports et l’originalité de sa méthode que l’on ne pouvait plus réduire à l’économie pure de Walras.

Étienne Antonelli siégea au conseil municipal de Montpellier à partir de 1935 et, depuis 1934, à la caisse régionale et à la caisse primaire de Montpellier des Assurances sociales.

Sous l’Etat français, il fut proclamé démissionnaire d’office en octobre 1941 en application de sa présence, dans le Journal officiel du 21 août 1941 parmi les dignitaires de la Franc-Maçonnerie. Le 27 août 1941, il protesta par lettre, affirmant qu’il n’avait jamais été dignitaire mais seulement membre comme 33eme dans la loge « Les inséparables du Progrès ». Cette requête rejetée, mais ayant un fils prisonnier en Allemagne, il fut admis à la retraite. Sa réintégration intervint dès octobre 1944. Il reprit son enseignement jusqu’à sa retraite en 1952.

Antonelli poursuivit son activité politique et sociale. Il signa, par exemple, dans la revue du Syndicat national des instituteurs, L’Ecole libératrice du 6 octobre 1949 un article sur le Plan Marshall. En 1958, prolongeant l’œuvre du professeur, ses Études d’économie humaniste opéraient la synthèse des deux grandes préoccupations du savant et du militant, la science économique et le progrès social.

François Perroux, le plus célèbre de ses élèves devenu l’un des maîtres de la science économique, rendit à son professeur de Lyon un éclatant hommage. « Savant, homme d’action, enseignant, Étienne Antonelli nous a toujours donné le haut exemple de la discipline intellectuelle. Sous toutes ses formes, sa pensée économique nous est chère pour les mêmes motifs qui la rendent suspecte aux conseils d’administration et aux comités de démagogues ; elle est entièrement vouée à “la science véritable, celle qui travaille et qui ne trafique pas“ ».

On en trouvera l’énumération complète par ordre chronologique, en soixante titres, ainsi que la liste de ses discours au Parlement, de ses propositions de loi, de ses rapports dans la Revue d’Histoire économique et sociale (XXXIe volume, année 1953, n° 4), éditée en hommage au professeur, avec aussi 80 pages de « choix de textes » tirés de ses œuvres. Antonelli collabora à de nombreux journaux ou revues : La Démocratie sociale, Lyon républicain (1921-1929), Le Peuple, quotidien de la CGT (1920-1933), Les Annales coloniales, La Dépêche dauphinoise (1926-1931), Le Socialiste savoyard, organe des Fédérations savoyardes du Parti socialiste SFIO (1927-1932), L’École Libératrice, Les Cahiers des Droits de l’Homme et du Citoyen et Le Midi Libre de Montpellier depuis la Libération. De 1927 à 1931, il donna chaque mois un article à La Nacion, grand quotidien de Buenos-Aires.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article10153, notice ANTONELLI Étienne, César par Justinien Raymond, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 21 décembre 2017.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Le fichier de la BNF comprenait 74 références dont les plus importantes sont citées ci-dessus.

SOURCES : Arch. Assemblée nationale (dossier biographique et dossiers électoraux de 1924, 1928 et 1932). — État civil de la mairie de Montpellier. — Jean Jolly, Dictionnaire des Parlementaires français : 1889-1940, t. I, p. 385. — Revue d’Histoire économique et sociale, citée aux œuvres (articles de François Perroux, Jean Morini-Comby, Jules Milhau et textes d’Antonelli). — Notice du DBMOF par J. Raymond. — Souvenirs personnels concernant la vie politique d’E. Antonelli en Haute-Savoie et correspondance avec lui après sa retraite. — Lucette Le Van Lemesle, « Étienne Antonelli (1879-1971). Un économiste moderniste aux origines de la sécurité sociale », dans André Gueslin, Pierre Guillaume (sous la direction de), De la charité médiévale à la Sécurité sociale, collection « Patrimoine », Les Éditions ouvrières/Les Éditions de l’Atelier, 1992.

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