Né le 2 janvier 1906 (mais déclaré à la date du 31 décembre 1905) à Flers-de-l’Orne (Orne), mort le 3 octobre 1975 à Paris (VIIe arr.) ; professeur ; secrétaire général du Parti socialiste SFIO (1946-1969) ; député du Pas-de-Calais (1945-1975) ; président du conseil général du Pas-de-Calais (1945-1948) ; ministre d’État : dans le gouvernement Léon Blum en 1946, chargé du Conseil de l’Europe dans le gouvernement Pleven (juillet 1950-1951), dans le gouvernement De Gaulle (juin 1958-janvier 1959) ; vice-président du Conseil : dans le gouvernement Queuille (mars 1951-août 1951) et dans le gouvernement Pflimlin en mai 1958 ; président du Conseil (février 1956-juin 1957) ; président de l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe (1954-1956) ; vice-président de l’Internationale socialiste (1951-1969).

Peu de socialistes demeurent aussi controversés que le secrétaire général qui régenta la SFIO de 1946 à 1969, que le président du Conseil qui se rendit à Alger le 6 février 1956, que le « démocrate républicain » qui accepta en mai 1958, après avoir toutefois proclamé haut et fort qu’en aucun cas il ne céderait au coup de force, le retour du général de Gaulle aux affaires. Guy Mollet symbolise dans la mémoire collective de la gauche toutes les trahisons et tous les reniements de la gauche ; le secrétaire général du Parti socialiste apparaît de prime abord sous un jour négatif : l’homme de la torture, l’anticommuniste viscéral et surtout l’homme d’appareil s’opposant successivement aux trois leaders prestigieux de la gauche non communiste que furent Léon Blum, Pierre Mendès France et François Mitterrand.
Officiellement Guy Mollet naquit à Flers-de-l’Orne le 31 décembre 1905. En réalité, il vint au monde le 2 janvier 1906. Mais, l’officier d’état civil qui n’avait pas encore clos le registre de l’année 1905, proposa à Pierre Mollet de déclarer la naissance à la date du 31 décembre, arguant du fait que l’enfant gagnerait un an pour le service militaire et qu’il pourrait travailler plus tôt. La famille Mollet était fort modeste. Le père, ancien employé de commerce, était devenu contremaître ouvrier tisserand. Au tournant du siècle, le bourg rural de Flers se transformait progressivement en petite ville industrielle, ce dont témoignèrent les vagues de grèves qui y déferlèrent de 1904 à 1907.
À en croire Guy Mollet lui-même, Pierre Mollet était socialiste puisqu’une photo de Jean Jaurès trônait au-dessus de la commode dans la chambre parentale. Pour sa part, sa mère, née Marie Lelièvre, ancienne couturière, concierge à la Caisse d’épargne, incarnait une autre tradition. Catholique convaincue à une époque où l’Église n’acceptait la République que du bout des lèvres, elle appartenait à ce milieu du catholicisme social épris de justice, relativement important dans la région, illustré par le curé Le Cornu qui, dès 1854, avait créé la première société de secours mutuel de l’Orne. Une anecdote permet de résumer cet état de fait. En 1917, le jeune Guy fut reçu premier au catéchisme. C’était donc à lui que revenait le privilège de réciter l’acte des fonts. Le prêtre refusa sous le prétexte que l’enfant suivait la scolarité de l’école laïque. Marie Mollet se révolta tant et si bien qu’elle obtint satisfaction. Pour ménager ses yeux qu’il avait fort fragiles, elle lui lisait ses leçons. L’enfant développa ainsi une étonnante mémoire auditive, trait qui devait perdurer dans ses méthodes de travail : Guy Mollet lisait peu mais lisait souvent par personnes interposées.
Lorsqu’il évoquait les souvenirs qu’il avait conservés de sa petite enfance, il parlait de ces leçons qu’il avait apprises dans le deux pièces familial aménagé dans la pénombre des caves de la Caisse d’épargne. Faut-il y voir une volonté délibérée d’établir une « légende noire » misérabiliste et ouvriériste de son milieu familial ? La famille Mollet vivait cependant décemment. Il fut reçu premier au concours départemental des bourses en 1917. Cette même année, la vie familiale fut traumatisée par le destin de Pierre Mollet. Mobilisé en 1914, il fut gazé. Il devait décéder en 1931 des suites de ses blessures après une longue agonie. Le spectacle de ce père s’éteignant lentement développa très probablement chez le jeune garçon, pupille de la Nation, la haine de la guerre, incontestable moteur de son engagement politique. 1917 fut aussi l’année où Guy Mollet entra en sixième au collège de Flers. Il y poursuivit ses études, tout en y découvrant des clivages sociaux très marqués — d’où une bagarre des plus violentes contre l’un de ses condisciples qui mimait sa mère en train de balayer la cour de la Caisse d’Epargne — et des vexations quotidiennes, lot commun de tous les boursiers à l’origine du syndrome du « Petit chose » sur lequel il construisit progressivement une personnalité en perpétuelle quête de reconnaissance sociale. En 1923, à dix-sept ans, il passa son baccalauréat, ce qui lui permit d’occuper un poste de maître d’internat à Caen.
C’est dans cette ville qu’il adhéra au Parti socialiste SFIO après avoir rencontré Ludovic Zoretti* , le « fédéral » du Calvados, dont l’influence s’avéra déterminante dans la formation théorique et militante du jeune homme. A la fois intellectuel, militant syndicaliste d’action directe et socialiste pacifiste, Zoretti incarnait des valeurs qui ne pouvaient que séduire un boursier révolté et pacifiste en affirmant que l’éducation de la classe ouvrière définissait la condition préalable de tout processus d’émancipation.
Nommé au Havre en 1923, le jeune Guy Mollet se lança dans le militantisme syndical à une époque où il n’existait dans l’enseignement secondaire que des amicales sans aucune fonction revendicative. Il participa à la constitution de la Fédération générale de l’Enseignement. Il créa un syndicat national des maîtres d’internat qui ne comprenait guère plus de cent cinquante adhérents mais qui publiait un bulletin de liaison et de propagande, le Petit Chose. Localement, Guy Mollet ne réussit à regrouper autour de lui que quatre collègues. A la suite d’une intervention en faveur de l’un d’entre eux, il fut déplacé d’office à Lisieux. Il n’y resta qu’une dizaine de jours en septembre 1925 car il avait suivi la décision prise lors d’une réunion de l’Union locale CGT d’adresser au sénateur-maire André Chéron, alors ministre des Finances, une carte de visite l’assurant de son « plus parfait mépris ». Convoqué au rectorat, il fut immédiatement déplacé d’office. Renommé au Havre, où les autorités supprimèrent son poste deux jours après son installation, il refusa les deux propositions qu’on lui fit : Le Quesnoy et Saint-Quentin. En revanche, il fut contraint d’accepter un poste à Arras, ville dans laquelle il ne pensait guère rester plus de trois mois.
Pourtant il s’y fixa et rencontra à la section socialiste Odette Fraigneau, qu’il épousa le 23 avril 1930. Ils eurent deux filles, Dolly et Jacqueline. Son activité syndicaliste intense explique, en grande partie, les difficultés qu’il rencontra à être titularisé comme professeur, ce à quoi il pouvait d’autant plus prétendre qu’à cette fin il poursuivit ses études à la faculté des Lettres de Lille, où il obtint une licence en 1931 et un diplôme d’études supérieures d’anglais. Au sein de la Fédération générale de l’Enseignement, il lutta en vain pour obtenir la fusion du syndicat des répétiteurs des collèges qu’il animait avec celui des répétiteurs des lycées que dirigeait le futur sénateur socialiste du Nord, René Debesson. Au cours de ces activités syndicales, il fit la connaissance de Pierre-Aimé Touchard et d’un autre « pion » promis également à un bel avenir, l’auteur de Topaze, Marcel Pagnol. De même, à l’occasion de séjours à Paris rendus nécessaires par le syndicat, rencontra-t-il André Neumeyer* et Robert Lacoste*.
Après l’intermède du service militaire, qu’il effectua à Tours à partir du 22 avril 1931, son engagement se diversifia. Derrière le syndicaliste qu’il demeurait — même si nous n’avons trouvé aucune preuve de sa prétendue révocation en 1934 pour « propos inconsidérés » à l’encontre d’André Tardieu, ministre de l’Intérieur, qu’il avait accusé au cours de la campagne électorale de 1932 de posséder des intérêts dans les mines du Congo — perçait le militant politique.
Et sans conteste il s’agit là du second volet de l’enseignement de Ludovic Zoretti* : Guy Mollet fut socialiste parce qu’il était avant tout pacifiste.
Socialiste depuis 1923, il découvrit à Arras un autre type de socialisme héritier de la tradition guesdiste que personnifiait alors Alexandre Bracke-Desrousseaux. Toutefois, Guy Mollet ne joua pas de rôle avant 1928, date à laquelle il devint secrétaire fédéral des Jeunesses socialistes. Une lettre de remerciement qu’il avait envoyée à la direction nationale pour l’envoi de matériel de propagande à l’usage du groupement d’études socialistes d’Arras dont il était le secrétaire fut publiée par le Populaire du 22 février 1930.
Majoritaire à la section d’Arras, il était minoritaire, et de beaucoup, dans la Fédération du Pas-de-Calais. Lors du congrès fédéral de 1930, il défendit tout naturellement contre Just Evrard la motion de la tendance Bataille socialiste : « Pas un sou, pas un homme. » Peu de temps après il devint secrétaire du groupe des Amis de la Bataille socialiste du Pas-de-Calais ce qui ne l’empêcha pas de soutenir localement la motion Paul Faure pour le XXXe congrès du parti en juillet 1933. En effet, le secrétaire général de la SFIO considérait, en dépit de divergences d’analyse souvent profondes, la Bataille socialiste, dont il était l’un des fondateurs, comme sa propre tendance face à la prestigieuse influence de Léon Blum.
À quoi s’ajoutent deux éléments fondamentaux. D’abord, la Bataille socialiste incarna jusqu’au pacte Laval-Staline du 2 mai 1935 la tradition pacifiste sans qu’il soit possible de discerner avant cette date une différence notable entre Jean Zyromski* et Marceau Pivert*. Ce ne fut qu’après l’acceptation progressive de l’idée de défense nationale, sous couvert de défense de l’URSS, que la rupture entre zyromskistes et pivertistes devint inéluctable ce qui ne pouvait en aucun cas laisser indifférent Guy Mollet. Ensuite, et très au-delà de l’engagement pacifiste, l’appartenance à la Bataille socialiste n’était pas exclusive. Dans le Pas-de-Calais, elle ne traduisait pas autre chose que la manifestation d’identité de la minorité. Pour sa part, Guy Mollet paraît avoir été fortement influencé par les thèses que formulèrent en 1932 dans l’ouvrage Révolution constructive Georges Lefranc*, Maurice Deixonne, Claude Lévi-Strauss* et Robert Marjolin. Une tendance où devaient se retrouver notamment Georges Albertini, Andrée Viénot*, Georges Guille et Ludovic Zoretti* se structura autour de la thématique développée dans ce livre. Une tonalité « planiste » compléta donc le socle de l’identité socialiste de Guy Mollet.
Au lendemain du 6 février 1934, dans un réflexe de défense républicaine, Guy Mollet rejoignit les rangs de la maçonnerie, au Grand Orient à la loge « Conscience ». Pour les mêmes raisons, dans la mouvance du syndicalisme enseignant, il se rapprocha des positions de Léon Émery*, et très probablement du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Or il occupait à la Ligue des droits de l’homme une position centrale dans un petit réseau où se retrouvaient des membres de Révolution constructive, des syndicalistes proches de René Belin et Robert Lacoste*, l’ancien radical Gaston Bergery qui venait de créer avec Paul Langevin* et Félicien Challaye le Front commun contre le fascisme et des dirigeants du Parti socialiste de France fondé par Marcel Déat au lendemain de son exclusion.
Leur analyse voulait qu’entre socialisme et fascisme, et donc entre la paix et la guerre, il n’y eût pas d’alternative, ce qui ne pouvait manquer de conforter Guy Mollet dans ses propres choix. A la base de l’identité socialiste se trouvait encore et toujours le vieil adage qui voulait que seule la paix fût révolutionnaire. Or, sans nul doute, ce « théorème » de la paix — avec le corollaire qu’il impliquait alors, à savoir quelle stratégie adopter face au fascisme — a déterminé et défini le socle de toute la réflexion socialiste de 1934 à 1938. Cependant nous ne connaissons avec certitude que peu de choses de l’activité politique de Guy Mollet durant cette période cruciale. Grâce à un rapport de la sûreté d’Arras du 1er août 1936, nous savons seulement qu’à l’occasion d’une commémoration de l’assassinat de Jean Jaurès organisée par le comité régional du Front populaire, il exalta le pacifisme, l’antifascisme et la solidarité envers l’Espagne républicaine.
En 1938, probablement marqué par le fossé qui se creusait entre Marceau Pivert* et Jean Zyromski*, celui-ci prônant de plus en plus au nom de la lutte contre le fascisme la défense nationale, celui-là s’y opposant au nom de la révolution, il défendit en vue du congrès de Royan la motion Révolution constructive, qui si elle divergeait d’avec les positions exprimées par la Gauche révolutionnaire se refusait cependant à envisager l’exclusion des pivertistes. Sans doute est-ce le moment où il s’éloigna définitivement de « l’antifasciste belliqueux » qu’était alors devenu Jean Zyromski*. En témoigne la résolution qu’il présenta devant la section socialiste d’Arras le 8 octobre 1938 qui notamment « regrette » de n’avoir pas trouvé mention dans le Populaire des appels lancés par les organisations syndicales des PTT et des instituteurs en faveur de la paix avant que de réclamer la tenue immédiate d’une conférence internationale « pour faire enfin un traité de paix avant et non après une guerre ». De même soutint-il, en décembre 1938, le texte proposé par le groupe Redressement de Georges Lefranc*, Ludovic Zoretti* et Maurice Deixonne, regroupant des anciens militants de Révolution constructive. Dans ces conditions, il nous paraît pour le moins difficile d’attacher du prix aux témoignages de Jacques Piette comme aux propres déclarations de Guy Mollet faites en 1961, selon lesquels il aurait été antimunichois. En mai 1939, en vue du congrès de Nantes, il défendit à nouveau les positions de Redressement. Mais, contrairement au congrès de Montrouge de décembre 1938 où les amis de Deixonne et de Zoretti avaient reporté leurs suffrages sur Paul Faure, témoignant par là même d’une hostilité grandissante à l’égard de Léon Blum, Redressement se refusa à toute synthèse. Si à Arras Guy Mollet demeurait majoritaire, il fut écrasé dans le Pas-de-Calais (169 voix contre 6 462 au texte Léon Blum et 2 489 à la motion Paul Faure). Sur le plan national, la motion n’obtint que 401 mandats sur 7 500 exprimés.
Titularisé comme professeur en 1938, Il s’occupait dans son établissement des loisirs dirigés du samedi.
Un tel itinéraire permet de mieux comprendre les hésitations qui furent celles de Guy Mollet pendant la guerre. Mobilisé le 26 août 1939, il se trouva affecté dans les services de santé. Lors de l’offensive déclenchée le 10 mai 1940, blessé le 17 mai 1940, il fut fait prisonnier au Touquet-Paris-Plage et transféré au stalag V A à Weinsberg, où il resta jusqu’à sa libération, le 28 juin 1941 (libéré le 1er février 1941 selon son dossier administratif), obtenue grâce à une fausse attestation médicale. Il revint à Vire, nommé "à titre provisoire" en mars 1941, et non pas à Arras qui était située en zone interdite administrée de Bruxelles. Selon l’avis du chef d’établissement en 1943 dans son dossier administratif, il était un « bon maître d’éducation générale ». Continua-t-il effectivement à enseigner à Vire pendant cette période ? Contrairement à des déclarations postérieures, il ne semble pas avoir eu le moindre lien avec Libération-Nord durant son séjour normand. Il réintégra Arras le 1er février 1942. Après un long et indubitablement douloureux débat intérieur, il choisit d’entrer à l’Organisation civile et militaire (OCM), sans doute après avoir rencontré Jacques Piette et Georges Izard* (ce dernier paraissant l’avoir rassuré sur les orientations politiques de l’OCM) et avec l’appui d’un professeur arrageois, lui aussi militant socialiste, Pierre Baudel. Il y occupa, sous le pseudonyme de Laboule et à partir d’une date difficile à préciser, des fonctions de renseignement.
Créée en août 1942 au niveau départemental, l’OCM rassemblait des radicaux, des démocrates chrétiens sur lesquels il devait plus tard s’appuyer localement et quelques socialistes. Mais l’organisation fut infiltrée, facilement semble-t-il, par un agent de la Gestapo commissaire de police à Liévin. Exécuté par la Résistance, le 17 juillet 1943, celui-ci avait eu le temps de dénoncer ses compagnons. D’où une importante vague d’arrestations et d’exécutions qui décima l’OCM à l’automne et à l’hiver 1943. Pierre Baudel, Jean Tison, Louis Helle et Raoul François tombèrent sous les balles allemandes. Guy Mollet lui-même fut arrêté le 13 décembre puis libéré deux jours plus tard. Il se réfugia alors dans l’Yonne avant de se réinstaller à Flers avec toute sa famille. Il ne devait revenir à Arras qu’en octobre 1944, après s’être engagé dans les FFI en juin de cette même année. Il n’apprécia guère l’attitude des Américains qui considéraient avec un certain dédain l’activité des résistants français. Sans conteste et même s’il s’est agi d’une action locale, Guy Mollet participa à la Résistance. Ce fut d’ailleurs au titre de l’OCM qu’il siégea à la première Assemblée constituante. Toutefois aucune preuve, aucun témoignage, à notre connaissance, ne confirme ses éventuelles activités dans le maquis de Lorris où il aurait rencontré Maurice Clavel.
Il présida donc le comité départemental de Libération — où siégeait le futur ministre démocrate-chrétien Jules Catoire —, fut élu conseiller général puis maire d’Arras au moment où les socialistes perdaient au profit du Parti communiste de nombreuses municipalités dans le bassin minier, ce qui lui permit de développer une influence considérable sur la Fédération socialiste du Pas-de-Calais.
Toutefois rien ne pouvait laisser augurer qu’un an plus tard il deviendrait secrétaire général de la SFIO
Pour Guy Mollet débuta alors une ascension politique fulgurante. Lui qui n’avait jusqu’à la Libération jamais participé à un congrès national de la SFIO s’imposa dès la mi-1945 en s’opposant à Léon Blum puisqu’il demanda au nom de sa fédération le départ des ministres socialistes du gouvernement si jamais le parti n’obtenait pas satisfaction sur la réforme électorale. Il fut battu mais non pas écrasé puisqu’il recueillit près du tiers des mandats. Parler de stratégie délibérée visant à conquérir le parti paraît toutefois difficile. Plus vraisemblablement, Guy Mollet apparut progressivement aux yeux des opposants à Léon Blum et à Daniel Mayer* comme une personnalité capable d’unifier des oppositions par ailleurs fort disparates. C’est qu’un vaste courant de mécontentement traversait le Parti socialiste. Inquiétude résultant des reculs électoraux successifs, malaise non avoué face à la manière énergique dont Daniel Mayer menait l’épuration dans le parti et accusation de dérive idéologique contre les thèses que Léon Blum avait développées depuis la publication en 1943 de A l’échelle humaine, tels étaient les trois grands reproches adressés à la direction issue de la Résistance. A quoi il convenait d’ajouter sur une plus longue durée un antiblumisme viscéral depuis 1936. Autrement dit, de nombreux militants étaient résolus à saisir la première occasion qui se présenterait pour solder les comptes de l’échec du Front populaire. Et tout naturellement les organisateurs de cette opposition, structurellement hétéroclite, puisqu’on y trouvait pèle-mêle Jean Rous*, revenu du trotskisme, Yves Dechezelles, ancien communiste en rupture de ban depuis la guerre d’Espagne et qui occupait la fonction stratégique de secrétaire administratif du groupe parlementaire socialiste, André Ferrat , Pierre Rimbert*, ouvrier du livre et théoricien marxiste autodidacte, regroupés autour de la revue la Pensée socialiste, Élie Bloncourt et Léon Boutbien de retour de déportation, responsables de la nouvelle Bataille socialiste, sans oublier François Tanguy-Prigent*, résistant prestigieux et pour l’heure ministre de l’Agriculture. Ces animateurs donc furent intéressés par ce jeune député, imprégné de tradition marxiste et qui, ce qui ne gâtait rien, contrôlait pour une large part les mandats de la plus importante fédération de la SFIO. Guy Mollet présentait à leurs yeux le double avantage d’offrir une caution de respectabilité — un militant provincial issu d’une prestigieuse fédération ouvrière qui n’avait rien à voir avec les sempiternels agités « gauchistes » de la Fédération de la Seine — et une alternative politique d’autant plus crédible qu’il semblait facile à contrôler.
Il venait d’ailleurs de faire ses preuves lorsque, en février 1946, à la suite de la nomination d’André Philip* comme ministre dans le cabinet constitué par Félix Gouin* après le départ du général de Gaulle, il avait assuré avec compétence la présidence de l’importante commission de la Constitution. Le texte élaboré ne fut voté que par une majorité socialiste et communiste, tandis que le MRP s’y opposa de toutes ses forces révélant une première ligne de fracture dans le tripartisme. Après le rejet du projet lors du référendum, Guy Mollet fut réélu député à la seconde Assemblée constituante. Il s’imposa alors comme le leader de la motion de l’opposition aux blumistes d’autant plus naturellement que son seul rival potentiel, François Tanguy-Prigent*, était tenu par un minimum de solidarité à l’endroit de ses camarades du Comité directeur.
Au nom de l’unité d’action avec le PCF, il dénonça tout révisionnisme en vue d’établir un travaillisme à la française et proposa que soit repoussé le rapport moral présenté par la direction sortante. Daniel Mayer* et ses amis furent surpris par l’ampleur de ce phénomène de rejet sur lequel se cristallisaient les désillusions perdues de la Libération. A une très large majorité, fait sans précédent, le rapport moral fut donc repoussé. Est-ce à dire que tout était joué ? Non, car les tenants de la motion Mollet, après avoir bénéficié d’un effet de surprise, étaient probablement minoritaires sur les questions d’orientation politique et donc sur le vote pour la liste du Comité directeur, d’autant que pour de nombreux militants le fait de voter contre le rapport moral n’avait pas eu d’autre signification que d’exprimer un mécontentement diffus : il ne s’agissait donc dans l’esprit de beaucoup que d’un avertissement sans frais. Dans ces conditions — et de sa propre autorité sans en référer à ses amis de tendance qui se refusaient à tout compromis — Guy Mollet accepta une motion de synthèse avec les « blumistes » dont le résultat lui permettait d’être élu au Comité directeur en gardant toute ses chances pour le secrétariat général, même si les partisans de la direction sortante semblaient majoritaires dans la nouvelle instance dirigeante. Aussi, pour tenter de conserver le poste de secrétaire général, ces derniers lui opposèrent-ils, en vain, la candidature d’Augustin Laurent*, leader de la Fédération du Nord. Lors des débats du Comité directeur qui se déroulèrent le 4 septembre l’intervention de Salomon Grumbach* fit pencher la balance : par 16 voix contre 14. Guy Mollet fut donc élu secrétaire général de la SFIO, tandis qu’Yves Dechezelles et Jacques Arrès-Lapoque devenaient secrétaires généraux adjoints.
Pourtant, très vite, il apparut clairement que Guy Mollet était encore minoritaire dans son parti. Deux faits l’attestent. En premier lieu l’équipe qui l’avait soutenu éclata dès le premier semestre 1947 après trois affrontements successifs sur l’Indochine, sur la dissolution des Jeunesses socialistes et, enfin, sur le départ des ministres communistes du gouvernement. Tirant la leçon de ce désaccord, Yves Dechezelles démissionna dès le 12 juin. Et lors du congrès national de Lyon d’août 1947, le secrétaire général ne sauva sa position qu’en obtenant le ralliement de deux leaders de la Fédération de la Seine : le blumiste Albert Gazier* et Marceau Pivert*, réintégré l’année précédente. Par ailleurs, et très au-delà des rapports de force au sein de la SFIO, le secrétaire général n’était pas encore le leader d’un parti multicéphale où les ministres et le groupe parlementaire, qui toléraient mal des appels réitérés à la discipline, dénonçaient en maintes occasions le « suivisme » de la direction du parti par rapport aux communistes. En janvier 1947, alors qu’il occupait les fonctions de ministre d’État dans le gouvernement homogène Léon Blum, son directeur de cabinet, Paul Alduy, lui écrivit de ne pas démissionner et de profiter de cette expérience gouvernementale afin d’acquérir une stature qui lui manquait encore. Pour s’imposer, et donc dans la continuité de la motion de 1946, il tabla sur un parti plus discipliné, où les instances gouvernementales se soumettraient à la ligne politique définie par la direction de la SFIO. Tel fut le sens de son affrontement avec Paul Ramadier* de mai à octobre 1947. Il fit observer que les socialistes s’étaient engagés par décision de leur XXXVIIIe congrès à ne pas participer à un gouvernement dont ne feraient pas partie les communistes. Et même si le conseil national convoqué dans la foulée du départ des amis de Maurice Thorez avait donné raison, de peu, au président du Conseil, Paul Ramadier*, Guy Mollet n’eut de cesse d’en revenir à l’application de la position issue du congrès.
Parallèlement, il prôna une réorganisation interne du parti qui aurait abouti, en réduisant notablement l’influence du Conseil national et le poids des parlementaires au Comité directeur, à un renforcement très net de la direction. La question devait même être tranchée au cours d’un congrès extraordinaire convoqué pour novembre 1947 chargé à la fois d’examiner les sanctions contre les multiples indisciplines parlementaires et de proposer une centralisation de l’autorité autour du secrétariat général. La Fédération du Nord s’y opposa dénonçant notamment le centralisme « crypto-communiste » du projet. Finalement, le congrès fut annulé à la suite du désastre électoral des élections municipales et de l’offensive communiste. Pourtant jusqu’au « coup de Prague » en mars 1948, Guy Mollet, présent dans la capitale tchécoslovaque au moment des événements, ne prit pas conscience du caractère inéluctable de la rupture. Particulièrement caractéristiques de cette période d’hésitation furent les premiers débats sur la troisième force, qui sans conteste définissaient davantage au départ une entente antigaulliste qu’anticommuniste. Dans le même ordre d’idée soulignons l’extrême prudence dont fit preuve la direction de la SFIO vis-à-vis des minoritaires de la CGT : c’est la base des groupes Force ouvrière qui imposa la scission syndicale. La position du secrétaire général apparaissait donc comme des plus fragiles à la veille du XLe congrès national. Il fut sauvé par Augustin Laurent* qui fit adopter par la Fédération du Nord le principe de l’abstention, et non plus du vote contre, sur le rapport moral. C’est donc de ces mois d’avril, mai et juin 1948 que l’on peut dater la constitution de l’axe Nord-Pas-de-Calais, véritable colonne vertébrale de toutes les majorités dans les congrès socialistes jusqu’en 1971. Les contacts personnels que les deux hommes avaient noués à la rédaction de Nord-Matin et la vigueur des affrontements physiques avec les communistes dans le bassin minier dès l’automne 1947 facilitèrent ce rapprochement décisif.
Dès lors tous les éléments de l’autorité de Guy Mollet sur son parti jusqu’en 1969 se trouvaient réunis. S’appuyant sur deux hommes clefs au secrétariat, Georges Brutelle, qui avait remplacé Jacques Arrès-Lapoque démissionnaire en septembre 1947, et surtout Pierre Commin, militant expérimenté de la Bataille socialiste d’avant-guerre qui remplaçait Yves Dechezelles, s’efforçant de dégager une politique de défense républicaine pour parer au plus pressé, assuré désormais d’une majorité stable lors des congrès, Guy Mollet fut habité, jusqu’aux élections législatives de 1951, par le désir de sauver les institutions menacées, selon lui, par les communistes et les gaullistes. Pour éviter tout nouveau déchirement à l’intérieur du parti, la procédure d’un rapport moral global avait été remplacée, à la demande d’Augustin Laurent, par un rapport d’activité parcellisé. Ainsi, en l’absence de toute représentation proportionnelle bannie par le congrès extraordinaire de novembre 1944 afin d’éviter tout retour à la logique des tendances que les souvenirs encore vivaces des affrontements internes de l’avant-guerre interdisaient, la position du secrétaire général s’était-elle considérablement renforcée. Progressivement il devint l’inspirateur de la politique de son parti et recueillit, à la mort de Léon Blum, en mars 1950, l’héritage de ce dernier après que Jules Moch*, son seul rival potentiel qui par ailleurs payait son passage au ministère de l’Intérieur, se fût marginalisé lors du congrès.
Ministre chargé du Conseil de l’Europe dans le cabinet Pleven, pressenti pour la présidence du Conseil en mars 1951 — mais n’obtenant pas l’investiture —, il fut vice-président du Conseil dans le gouvernement Queuille. Grâce à la loi des apparentements, qui avait considérablement limité l’influence parlementaire du RPF et du PC, la consolidation du régime paraissait assurée. Guy Mollet en profita donc pour proposer une cure d’opposition à la SFIO. Épuisée par la lutte sur deux fronts, perdant régulièrement à la fois suffrages et militants, celle-ci avait bien besoin de souffler, de se ressaisir et de rompre son isolement consécutif aux élections de 1951. Dans cette optique, s’expliquent la tentative de Front démocratique et social et l’attitude que la SFIO observa lors des grandes grèves de la fonction publique durant l’été 1953. Parallèlement le groupe parlementaire fut le seul à soutenir sans aucune défaillance le gouvernement de Pierre Mendès France.
Les débats sur la Communauté européenne de défense ne permirent cependant pas de bénéficier pleinement de cette ligne politique. Tardivement, mais farouchement, partisan de l’intégration politique de l’Europe — sans contenu socialiste préalable, guerre froide oblige — le secrétaire général fut, à cette occasion, confronté au péril le plus grave que son autorité ait eu à affronter depuis 1948. Ainsi, alors que le congrès, source unique de légitimité dans le parti, s’était prononcé en faveur de la ratification de la CED une majorité du groupe parlementaire n’hésita pas à voter contre. Certes les militants qui s’opposèrent à la direction du parti ne définissaient pas un groupe homogène : outre des opposants « perpétuels », qualificatif employé contre Daniel Mayer, y figuraient des militants attachés à la discipline mais qui, bien souvent pour des raisons liées à la guerre, ne pouvaient accepter la moindre perspective de réarmement allemand. A quoi s’ajoutait l’ascendant de Pierre Mendès France que Guy Mollet ne tenait en aucun cas à légitimer comme leader de la gauche non communiste. De là découlèrent des sanctions, le secrétaire général n’admettant pas de voir son autorité ainsi bafouée, puis des « amnisties », au nom de l’intérêt supérieur du parti, entre 1953 et 1954. Et, tout bien pesé, cette crise de conscience aboutit au renforcement de l’autorité du secrétaire général d’un double point de vue. Vis-à-vis des autres partis européens, les prises de position de Guy Mollet lui permirent de jouer un rôle croissant entre les Britanniques et le SPD, ce qui lui valut d’accéder à la vice-présidence de l’Internationale reconstituée à Francfort en 1952. Plus paradoxal, du moins en apparence, son pouvoir s’accrut à l’intérieur du parti. Caractéristique en ce sens fut le rapprochement ponctuel qu’il opéra avec Gaston Defferre pour qui les sanctions prises contre Francis Leenhardt favorisaient un meilleur contrôle de la Fédération des Bouches-du-Rhône.
Car la SFIO fonctionnait plus depuis 1905 comme une fédération de fédérations que comme une organisation centralisée. Le pouvoir de son secrétaire général était d’autant plus assuré qu’il respectait les particularismes locaux : plus proche de la monarchie féodale que du centralisme démocratique, l’autorité de Guy Mollet s’était tout naturellement adaptée à la structure éclatée de la SFIO. Dans ces conditions, plus encore que les congrès, les conseils nationaux, auxquels ne participaient à huis clos que les responsables fédéraux et les élus, légitimaient Guy Mollet dans ses fonctions. Il savait, dans ces « messes » rituelles faire montre de tout son savoir-faire. À l’écoute de tous, interpellant l’un, tançant fraternellement certes, mais vigoureusement l’autre, avec le zeste de pédagogie nécessaire, il personnifiait enfin le parti dont il réussissait à obtenir ainsi l’assentiment majoritaire.
Aux élections du 2 janvier 1956, la coalition dite de Front républicain l’emporta. Hétérogène, puisqu’elle regroupait les socialistes, la partie des gaullistes qui avaient soutenu Pierre Mendès France, les républicains sociaux de Jacques Chaban-Delmas dont Guy Mollet avait obtenu le ralliement sur l’engagement que la France poursuivrait un programme de recherche nucléaire, la majorité des radicaux qui préférait Pierre Mendès France à Edgar Faure et le centre gauche que symbolisait alors l’UDSR de François Mitterrand, ce fut à elle que revint la tâche de mener la politique du pays. Le président de la République, René Coty, estimant que le leader socialiste disposerait de plus d’atouts que Pierre Mendès France pour mener à terme la construction européenne, lui confia alors la présidence du Conseil. Une partie de l’opinion publique, notamment dans la jeunesse, le monde intellectuel et parisien, qui avait voté Front républicain pour soutenir Mendès, réprouva immédiatement ce choix. Dès lors se cristallisa dans ces milieux un antimollétisme structurel qui se développa considérablement sur l’incapacité du nouveau gouvernement à résoudre la question algérienne. En effet, les élections s’étaient pour une large part jouées sur la question de la paix en Algérie. Investi par les députés le 1er février à une très large majorité (430 voix contre 71), Guy Mollet se rendit à Alger le 6 février afin d’installer comme ministre résident le général Catroux jugé trop libéral par la plupart des Européens d’Algérie. A Alger, ce fut l’émeute.
Accueilli par des manifestations d’hostilité, Guy Mollet découvrit avec stupeur l’opposition des milieux populaires pieds-noirs dont il pensait jusque-là qu’ils constituaient la base électorale naturelle de son parti. Bien des certitudes du chef du gouvernement volèrent alors en éclats. Le soir même, il accepta la démission du général Catroux, remplacé à ce poste par Robert Lacoste* après que de nombreuses personnalités, notamment Pierre Mendès France et Gaston Defferre aient refusé. Peu à peu Robert Lacoste*, mû par une certaine conception de la mission civilisatrice de la France et de la place dans le monde de l’Union française et pour qui il s’agissait d’abord de rassurer les Européens, s’orienta vers la défense exclusive des intérêts des colons. Élu pour en finir avec une « guerre imbécile », le gouvernement de Front républicain obtint en mars, avec l’appui des parlementaires communistes, le vote des pouvoirs spéciaux. Toutefois, malgré des tentatives de négociations secrètes avec des représentants pas toujours qualifiés du FLN qui se tinrent au Caire, en Yougoslavie et à Rome et que menèrent ses proches Pierre Commin, Pierre Herbaut et Joseph Begarra (sans que Robert Lacoste* n’ait été mis dans la confidence, ce qui par là-même conduit à nuancer fortement les éventuels résultats de la mission compte tenu de la personnalité du ministre), la tension s’accentua régulièrement. Bientôt, il devint impossible de se cantonner au triptyque « cessez-le-feu, élections, négociations » de plus en plus illusoire. La situation se dégrada d’autant plus que le chef du gouvernement développait l’idée que le colonel Nasser détenait entre ses mains les clefs du règlement de la question algérienne.
Probablement animé par une idéologie laïque, prétendant éviter au peuple algérien l’étape de l’indépendance nationale, appliquant mécaniquement un schéma marxiste — en oubliant qu’en situation coloniale le fait national prime les clivages sociaux —, Guy Mollet rompit progressivement tous les fils du dialogue, ce qui lui attira les foudres d’André Philip* dont le livre-pamphlet Le socialisme trahi préfigurait le concept de « national-mollétisme ». L’affaire de Suez porta dans ces conditions le coup de grâce à une politique algérienne déjà moribonde. Dès le 23 mai, Pierre Mendès France avait quitté le gouvernement. Notons cependant qu’aucune allusion n’était faite à la question algérienne dans sa lettre de démission. Lorsque le 26 juillet le colonel Nasser nationalisa le canal de Suez, le président du Conseil décida de réagir. Après de nombreuses tergiversations britanniques quant à la nature de la riposte, le 22 octobre, le jour même où les autorités militaires françaises soutenues par Robert Lacoste organisaient — sans en avoir référé au chef du gouvernement — le détournement de l’avion marocain transportant notamment Ahmed Ben Bella, Guy Mollet rencontra dans le plus grand secret des responsables israéliens pour mettre au point le détail des opérations de Suez. Lorsque Alain Savary lui présenta sa démission pour protester contre cet acte de piraterie aérienne, Guy Mollet lui demanda d’en retarder l’annonce et le prévint à mots couverts de ce qui pourrait advenir en Égypte. Proposant alors au secrétaire d’État chargé du Maroc et de la Tunisie de revenir sur sa décision compte tenu de cette perspective nouvelle de résolution du conflit algérien, il fut stupéfait par la réponse d’Alain Savary, à savoir qu’il est particulièrement difficile de démissionner deux fois du même gouvernement. Pour justifier son attitude, Guy Mollet devait évoquer le précédent de Munich, poussant ainsi jusqu’à son terme un raisonnement qui l’avait conduit à comparer le colonel Nasser à Hitler.
Dès lors plus rien ne pouvait enrayer l’escalade en Algérie. Toutefois, le président du Conseil, non sans une part d’artifice, tenta de garder une position médiane, tant dans son parti qu’au gouvernement, entre des ultras que symbolisaient Max Lejeune* et Robert Lacoste*, qui parlaient d’abandon et les opposants à la politique algérienne incarnés par Robert Verdier*, Alain Savary, Édouard Depreux et le ministre de la France d’outre-mer, Gaston Defferre qui venait de faire adopter la Charte de la décolonisation de l’Afrique Noire, la loi-cadre. Particulièrement caractéristique de cette politique de bascule fut le conseil des ministres où après que des sanctions aient été prises contre le général de La Bollardière, Gaston Defferre obtint la création d’une commission d’enquête contre la torture. C’est alors que se creusa irrémédiablement le fossé avec les intellectuels qui prirent désormais l’opinion publique à témoin. Cependant la torture ne constitua que l’aboutissement d’un processus qui durait depuis plusieurs années et que symbolisaient par exemple les polémiques avec Maurice Duverger (le Populaire n’hésitant pas à rappeler en 1955 la période de l’Occupation) mentionnant également le poids des intellectuels à l’intérieur de la SFIO et leur malaise grandissant dont témoigne la crise majeure qui secoua la rédaction de la Revue socialiste en 1955. Car la question centrale résidait bien dans la place et le rôle que devait tenir le parti dans le système politique. Et l’attachement de Guy Mollet à un parti contre-société était incompatible avec la logique d’ouverture de Charles-André Julien* ou d’Ernest Labrousse* qui ne pouvaient plus se satisfaire de la formule : « Le parti n’a pas besoin de surhomme mais d’hommes sûrs » attribuée à Bracke*-Desrousseaux et érigée par Guy Mollet en alibi verbal continu. Dans ces conditions d’autres aspects de l’action gouvernementale se trouvèrent tout naturellement repoussés au second plan.
Outre la loi-cadre Defferre, soulignons une intense activité diplomatique dans une double direction. D’abord vers l’URSS, où la personnalité de Nikita Khrouchtchev avait séduit le président du Conseil dont la visite à Moscou en mai 1956 suivit de peu celle de la première délégation du Parti socialiste à se rendre en Union soviétique. Cette politique fut toutefois stoppée par l’expédition de Suez et l’écrasement de l’insurrection hongroise. Le second axe résidait dans la construction européenne, au point que bien des années plus tard certains acteurs importants, et notamment le ministre des affaires étrangères, Christian Pineau, n’hésitèrent pas à affirmer que Guy Mollet s’était refusé à démissionner pour ne pas hypothéquer les chances d’adoption du Traité de Rome. Sur le plan économique et social, le bilan fut mitigé. Si d’incontestables avancées sociales, notamment dans le domaine de l’assurance vieillesse et de l’octroi de la troisième semaine de congés payés, furent réalisées, la situation financière était catastrophique. Paul Ramadier*, qui avait succédé à Robert Lacoste*, se trouvait en effet confronté avec un important déficit du budget (10 milliards) et de la balance des paiements (2 milliards environ) qu’il attribuait aux nécessités de financer la guerre d’Algérie. D’où de lourdes tendances inflationnistes, systématiquement camouflées par une manipulation de l’indice des prix. Parallèlement, Guy Mollet avait eu l’ambition de résoudre une fois pour toutes l’ensemble de la question des relations avec le Vatican, la question scolaire ne définissant qu’un des éléments individualisés de ces relations complexes. En la matière, il se situait dans la continuité d’une action et d’une réflexion qu’il avait entreprise à la fin de 1948 au temps de la troisième force et qui l’avait conduit à définir le MRP comme « un parti qui n’aurait pas dû exister », non que le secrétaire général eût comme volonté de nier l’existence du courant de pensée démocrate-chrétien, mais parce que sur le fond, dans l’hypothèse d’un règlement d’ensemble de la question, rien ne devait empêcher à terme l’adhésion des chrétiens à la famille démocrate socialiste. En dépit des efforts de François Mejean, de Louis Faucon et de Maurice Deixonne, cette tentative échoua.
Le 23 mai 1957, par 250 voix contre 213, le gouvernement de Guy Mollet fut mis en minorité à la suite d’un pathétique débat parlementaire où le président du Conseil voulant laisser l’image d’un homme de gauche n’hésita pas à brandir devant les députés sa carte de la SFIO, pensant par-là témoigner spectaculairement de la fidélité à ses engagements socialistes. Il avait établi le record de durée d’un gouvernement sous la IVe République. Pressenti une nouvelle fois en octobre, il n’obtint pas la majorité requise, ne le souhaitant sans doute pas, ce qui explique la tonalité très jusqu’au-boutiste du discours qu’il prononça.
La politique qu’il mena illustre bien ses constructions politiques et doctrinales. Pour lui, tout en gérant la révolution culturelle du mouvement socialiste français que fut la différenciation exercice/prise du pouvoir que Léon Blum avait imposée, il convenait que la SFIO sorte de la cure d’opposition qu’elle avait entreprise depuis 1951 sans en tirer tous les profits politiques qu’elle était en droit d’espérer. Surtout, il importait de ne laisser aucun espace politique à un éventuel fédérateur de la gauche non communiste qui ne serait pas issu des rangs de la SFIO. Or le gouvernement Mendès France, même s’il participait sur bien des points d’une conception mythique et idéalisée des choses, avait clairement mis à jour le risque non négligeable pour la SFIO de perdre le monopole effectif depuis 1945 de la gauche démocratique et républicaine. Plus généralement, le secrétaire général de la SFIO qu’il ne cessa jamais d’être de fait, — même si, formellement, le secrétaire adjoint Pierre Commin assura l’intérim —, se situait dans une double perspective. Il fallait gérer les choses ou à tout le moins participer aux affaires lorsque il y avait danger contre les institutions ou lorsque il y allait de l’intérêt supérieur du parti. De là découle l’acceptation de diriger le gouvernement en 1956. Dès lors le secrétaire général, président du Conseil, attendait des militants qu’ils considèrent les ministres socialistes comme l’avant-garde d’une armée isolée en territoire ennemi. Aussi aucune critique ne pouvait être tolérée contre la politique suivie, quelque discutable qu’elle puisse être puisque par définition on ne désavoue pas un militant que le parti a délégué en première ligne. Voilà pourquoi Guy Mollet couvrit, et par conséquent assuma, les actes de Robert Lacoste*. Il renforça également son pouvoir dans la SFIO. C’est tout le sens du conseil national de la SFIO de juin 1956 qui modifia les statuts du parti d’un triple point de vue. D’abord le Bureau du parti, homogène puisqu’on n’y trouvait pas d’opposants à la direction, s’emparait de la direction politique de la SFIO dans la mesure où l’augmentation du nombre des membres du Comité directeur (45, dont au plus 20 parlementaires, avec représentation des opposants internes) impliquait qu’il ne se réunisse plus qu’une fois par mois au lieu de la traditionnelle réunion hebdomadaire. Ensuite, l’extension du champ des « délits de presse » (puisqu’il n’y avait plus depuis la guerre de possibilité de tribune libre dans le Populaire) interdisait désormais aux militants d’écrire dans des journaux notoirement hostiles au parti ce qui visait le Monde, France-observateur et le Journal du Parlement. Enfin, profitant des facilités offertes par la direction du gouvernement, même s’il demeurait encore fort limité, l’appareil du parti se renforça par la création de quatre délégués nationaux épaulés par des orateurs itinérants : les assistants fédéraux chargés à la fois d’inspecter et de développer les petites fédérations. Ce résultat atteint, le secrétaire général pouvait populariser, pérennisant ainsi sans risque politique majeur la culture de guerre froide, le mot d’Édouard Depreux : « Le parti communiste ne se situe ni à gauche , ni à droite mais à l’Est. » De la même manière, s’il prêtait le flanc à une critique radicale que résumait la phrase d’André Philip* : « La droite se tait parce que ses idées sont au gouvernement, la gauche se tait parce que ses hommes sont au gouvernement », du moins contrôlait-il son parti.
Car sans conteste, c’était bien la gestion de la SFIO qui intéressait le plus Guy Mollet dans ces années. C’est peu de dire que le retour du général de Gaulle aux affaires devait bouleverser cette vision des choses qui faisait bel et bien de la SFIO dirigée par Guy Mollet un parti-système.
« Les ides de mai » surprirent en effet le secrétaire général de la SFIO à un moment où le Parti socialiste se remettait très fortement en cause à deux occasions, allant jusqu’à décider de ne plus participer à un quelconque gouvernement. C’était la principale disposition adoptée par le conseil national du 2 mai 1958, lequel avait été suivi, chose peu fréquente, par la tenue les 3 et 4 mai 1958 d’une conférence nationale d’information. Autrement dit, pour reprendre la saisissante expression du Monde, Robert Lacoste, victime d’un « largage sans parachute », ne retournerait pas comme ministre résident en Algérie, en sorte que le réflexe de solidarité qui avait jusque-là paralysé le parti ne jouerait plus. Les événements d’Alger le 13 mai transformèrent radicalement la situation. Du point de vue de Guy Mollet, trois grandes étapes permettent de mieux cerner son évolution durant cette crise. Au point de départ, la position du Parti socialiste était claire : en aucune manière les socialistes ne participeraient au gouvernement Pflimlin. Lors de la réunion du groupe parlementaire le 14 une nouvelle position fut adoptée. La République étant menacée, le 15 mai Guy Mollet entra dans le cabinet. Le contingent socialiste fut renforcé deux jours plus tard par l’arrivée de Jules Moch* et d’Albert Gazier* aux postes stratégiques de l’Intérieur et de l’Information et par celle de Max Lejeune*. Le 16 mai, il prit l’initiative d’un dialogue public avec le général de Gaulle. Or, ce dernier, ni ne répondit aux questions posées par le secrétaire général de la SFIO, ni ne désavoua les factieux. Le 24 mai, un tournant décisif se produisit lorsque les parachutistes s’emparèrent de la Corse. Les CRS envoyés par Jules Moch pour assurer la légalité républicaine se laissèrent désarmer sans résistance. Guy Mollet, qui la veille avait accepté de rencontrer le général de Gaulle par l’intermédiaire d’Olivier Guichard, renonça à cette entrevue. Il se contenta de lui adresser une lettre dans laquelle il déclarait ne pas comprendre pourquoi le général se refusait à condamner des putschistes qui utilisaient son nom. Quant à lui, il estima qu’il s’agissait désormais pour les socialistes de lutter contre un coup d’État. Or on ne pouvait pas faire de « guerre d’Espagne sans armée républicaine ». Dans de telles conditions, afin de conjurer un éventuel gouvernement des colonels, il modifia son attitude et rencontra, contre l’avis de la majorité du groupe parlementaire, le général de Gaulle le 30 mai 1958 à Colombey. Soulignons simplement que le président René Coty avait déjà pressenti le général.
À l’issue de cette rencontre, où il était accompagné par Maurice Deixonne président du groupe, il estima avoir reçu les assurances nécessaires quant à la survie des institutions démocratiques. Le lendemain, le groupe parlementaire en réunion commune avec le Comité directeur, se prononça à une très faible majorité pour le ralliement à de Gaulle : 41 députés et 22 conseillers de la République contre 50 députés et 13 conseillers. Ce furent donc les conseillers de la République qui firent pencher la balance alors même qu’ils n’avaient pas à voter dans les débats d’investiture. Pour limiter la portée d’une scission devenue inéluctable, Georges Guille fit alors adopter le principe de la liberté de vote. Au Comité directeur, la position de Guy Mollet n’était soutenue que par 18 de ses camarades, tandis que 23 s’y opposèrent. Les frontières des sensibilités traditionnelles éclatèrent : c’est ainsi qu’Augustin Laurent soutint une fois de plus le secrétaire du parti tandis que son adjoint à la mairie de Lille Armand Coquart s’opposa au retour du général de Gaulle. Pis encore, si Pierre Herbaut, secrétaire général adjoint approuva Guy Mollet, les deux autres secrétaires généraux adjoints, Pierre Commin et Georges Brutelle, ainsi que trois ministres du gouvernement du Front républicain et non des moindres, Albert Gazier*, Christian Pineau* et Gaston Defferre, refusèrent le retour du général, de telle sorte que lorsque, à titre personnel, Guy Mollet entra au gouvernement présidé par le général de Gaulle, il était incontestablement minoritaire dans son parti. Même si le Comité directeur qui se réunit le 4 juin refusa sa démission du secrétariat général, sa position dans le parti paraissait sérieusement menacée.
Pourtant, en trois mois il parvint à reconquérir la majorité. Deux grands facteurs expliquent ce retournement. D’abord le congrès initialement prévu pour le mois de juillet fut reporté au mois de septembre, ce qui laissa le temps à certains opposants de modifier leur analyse. Tel fut en particulier le cas de Gaston Defferre qui, en termes de mandats, interdisait la possibilité de toute majorité contre Guy Mollet. La disparité des opposants constitua ainsi le second facteur : aucune stratégie cohérente ne fut définie par les adversaires de Guy Mollet durant cet été 1958, tandis qu’au contraire le secrétaire général préparait méthodiquement le congrès.
Dans de telles conditions, Guy Mollet l’emporta à Issy-les-Moulineaux, puisqu’il limita l’ampleur de la scission du PSA dont la création fut annoncée par Édouard Depreux le 15 septembre. Mais il ne s’agissait là que d’une victoire à la Pyrrhus, d’autant que le poids moral de ceux qui partirent compensait en partie le résultat strictement quantitatif du congrès. Exemplaire du discrédit croissant de la SFIO dans l’Internationale depuis Suez fut la présence de représentants du SPD au congrès constitutif du PSA. A quoi il convient d’ajouter que Guy Mollet ne sauva son fauteuil de secrétaire général que grâce à l’appui de militants qui ne partageaient pas sa conception de la place et du rôle de la SFIO dans les nouvelles institutions.
En effet, la nature même de celles-ci ne devait pas tarder à devenir le moteur des analyses politiques de Guy Mollet. Il participa à la commission chargée de préparer le projet de Constitution ratifié lors du référendum. Troublé par le mauvais résultat en sièges, du fait de l’adoption du scrutin majoritaire, des socialistes aux élections législatives qui suivirent le référendum du 28 septembre, il présenta sa démission du gouvernement le 27 décembre 1958, à la suite d’un désaccord sur le budget. En fait, il estimait que le général de Gaulle ne pourrait pas se maintenir au pouvoir une fois réglée la guerre d’Algérie. Autrement dit, il considérait l’expérience de Gaulle comme une simple parenthèse au cours de laquelle il convenait que la SFIO, afin de préserver sa position, fût à l’avant-garde de la Ve République. Or, lorsqu’après les accords d’Évian (mars 1962), le chef de l’État proposa l’élection du président de la République au suffrage universel, le secrétaire général de la SFIO estima qu’il s’agissait là d’un véritable détournement des institutions. L’échec du Cartel des « Non » qui sanctionna lourdement la stratégie de recomposition qui aurait redonné à la SFIO une place centrale dans le système politique, le conduisit à se lancer dans une opposition totale au régime. Le 9 novembre 1962, à Souchez, dans le Pas-de-Calais, lors d’une réunion électorale pour la campagne législative, il annonça que, compte tenu des rapports de forces, il préférait encore concourir à l’élection d’un député communiste qu’à celle d’un député gaulliste.
Certes, il ne s’agissait là que d’une décision limitée, mais dont les conséquences dépassaient de loin la simple arithmétique électorale. D’une part, en effet, il noua secrètement à partir de cette date des contacts réguliers avec les communistes français, orientation renforcée par la nouvelle visite qu’il effectua à la tête d’une délégation socialiste en URSS du 26 octobre au 4 novembre 1963. D’autre part, le Parti socialiste était fort divisé sur la question de l’élection présidentielle qui se profilait à l’horizon 1965. Or la thématique de l’ancrage à gauche lui permettait de mieux combattre le courant présidentialiste symbolisé alors par la candidature de Gaston Defferre. Aux yeux du secrétaire général, il s’agissait avant tout d’une opération télécommandée par une presse hostile à la SFIO (l’Express), qui , par le biais d’une alliance avec le MRP, aboutirait inéluctablement si elle était menée à bien à la disparition d’un parti socialiste au profit d’un parti démocrate à l’américaine. Ainsi tout se conjuguait pour s’opposer sans concession au maire de Marseille, qu’il s’agisse des alliances politiques ou du refus de la dérive autoritaire des institutions. A l’arrière-plan de ce combat, on trouvait encore et toujours la question du pouvoir sur le parti. C’est que pour Guy Mollet, s’il convenait de réunifier et de rénover la famille socialiste dispersée, encore fallait-il que le parti issu de cette transformation fût authentiquement socialiste. Le jeu put paraître un peu formel aux observateurs, mais l’argument porta auprès des responsables fédéraux. C’est pourquoi il put sans grand risque apparent « saboter » les réunions des 15 et 18 juin 1965 sur la grande fédération quitte à apparaître aux yeux de l’opinion publique comme le principal responsable de l’échec de Gaston Defferre alors même que les principaux leaders du MRP ne souhaitaient pas parvenir à un accord. Après avoir tenté de susciter la candidature de Maurice Faure et appelé de ses vœux celle d’Antoine Pinay, il se rallia à celle de François Mitterrand, qui, candidat unique de la gauche, mit contre toute attente le général de Gaulle en ballottage le 5 décembre 1965, réussissant désormais à canaliser sur son nom à la fois la dynamique présidentielle, qu’il avait été l’un des seuls à percevoir à gauche, et les aspirations unitaires de l’électorat.
À la direction de la SFIO, l’heure était venue de solder les comptes des affrontements : Georges Brutelle fut évincé du secrétariat tandis que Gaston Defferre, Albert Gazier* et Roger Quilliot attendaient des jours meilleurs. La FGDS, née pendant la campagne présidentielle pour regrouper et préparer la fusion des socialistes, des radicaux et des clubs, notamment la Convention des institutions républicaines de François Mitterrand, devint l’objet de toutes les inquiétudes du patron de la SFIO. À cette occasion Guy Mollet appliqua les mêmes schémas qu’au temps de la troisième force. La fédération n’était à ses yeux qu’une structure temporaire qui n’avait d’autre but réel que de réactiver un parti de plus en plus vieillissant et replié sur ses fiefs. Si les élections législatives de 1967 virent une nette progression des forces de gauche, mai 1968 et l’invasion de la Tchécoslovaquie ruinèrent ces espérances.
C’est le moment où Guy Mollet annonça son intention de ne briguer aucun poste de responsabilité dans le nouveau parti dont le congrès constitutif était enfin prévu pour le printemps 1969. S’agissait-il d’un retrait définitif ? Ou bien l’homme qui avait dirigé le Parti socialiste pendant vingt-trois années désirait-il par un éloignement tactique, à la manière d’un simulacre, paraître renouveler et relégitimer son autorité ? Le débat reste ouvert. Quoi qu’il en soit, le départ du général de Gaulle modifia radicalement le scénario initialement prévu. Refusant à François Mitterrand toute chance de bénéficier une seconde fois de la dynamique unitaire de l’élection présidentielle, il pencha pour le soutien au président du Sénat, Alain Poher contre Gaston Defferre. Le résultat désastreux, à peine plus de 5 % des suffrages exprimés, très loin derrière les 22 % inespérés obtenus par Jacques Duclos et juste devant les 3,6 % de Michel Rocard, conditionna la suite. Alain Savary devint premier secrétaire du nouveau Parti socialiste en juillet. À ses côtés, même si Robert Verdier* reprit du service, les « éléphants » du mollétisme demeuraient : Ernest Cazelles au poste clef des fédérations et Claude Fuzier. Une mention spéciale au jeune de l’équipe : Denis Cépède, qui tenta d’engager sur de meilleures bases les discussions doctrinales avec les communistes et qui, à cette fin, dirigea les travaux en vue de constituer un plan d’action socialiste — sorte de programme à moyen terme —, qui aurait mis pour la première fois depuis 1962 le parti en accord avec les priorités du moment. Mais parallèlement Pierre Mauroy, dauphin désigné puis abandonné par Guy Mollet, et Gaston Defferre échaudé par son échec, se tournèrent progressivement et discrètement vers François Mitterrand.
Estimant que la Maçonnerie, dans laquelle se côtoyaient Charles Hernu et Roger Fajardie, favorisait outrancièrement le leader de la CIR, Guy Mollet démissionna du Grand Orient. À l’axe Nord-Pas-de-Calais après vingt-trois années d’un fonctionnement sans faille, se substituait une puissante opposition : la dynamique des « Bouches-du-Nord ». Aussi, en dépit de toutes ses finesses tactiques Guy Mollet, comme Alain Savary, fut-il totalement surpris par la manière dont tourna le congrès d’Épinay qui, grâce à l’adoption de la représentation proportionnelle dans les instances de la direction, fit de François Mitterrand le premier secrétaire du Parti socialiste en juin 1971. La signature du Programme commun de gouvernement un an plus tard parut bâclée à l’ancien secrétaire général dans la mesure où pour obtenir un résultat ayant une immédiate traduction politique, les questions de fond touchant à la pensée socialiste avaient selon lui été négligées. C’est pourquoi il se situa dans l’opposition au premier secrétaire lors du congrès qui se tint à Grenoble en juin 1973, opposition qu’il tenta de structurer en réactivant le vieux courant unitaire de la Bataille socialiste. Il n’obtint que 261 mandats sur les 3 244 exprimés. Lors du congrès fédéral, il perdit même la majorité dans la Fédération du Pas-de-Calais.
Il se tourna alors exclusivement vers la réflexion doctrinale grâce à l’animation des travaux de l’Office universitaire de recherches socialistes (OURS) qu’il avait fondé en 1969 et qu’il patronnait dans une double direction : celle d’une meilleure connaissance des doctrines et de l’histoire du mouvement socialiste et celle d’une analyse de la société contemporaine par le moyen de brochures, de cahiers, de colloques et de cours par correspondance.
Très isolé lors du congrès de Pau en janvier 1975, où il n’obtint que 151 mandats sur 4 750, il était décidé à renoncer à toute fonction politique active, décision qu’il avait rendu publique, notamment à la mairie d’Arras et à son siège de député, lorsqu’il fut terrassé par une crise cardiaque, le vendredi 3 octobre 1975. Veuf depuis 1971, il s’était remarié avec sa collaboratrice Suzanne Lecorre quelques mois auparavant.
Des vingt-cinq années pendant lesquelles il joua un rôle essentiel dans la politique française, il est bien évidemment impossible de garder l’image d’une vie rectiligne. C’est peut-être pourquoi, devant le Comité directeur de son parti réuni le jour même du décès de son ancien secrétaire général, François Mitterrand, évoquant la mémoire du disparu, renvoyait prudemment au jugement de l’Histoire. Onze ans plus tard, à l’occasion du premier colloque qui fut consacré par l’Université à celui qui, durant vingt-trois ans avait été le premier des socialistes, René Rémond, tirant la conclusion de travaux qui, pour une large part réévaluaient l’action de l’ancien président du Conseil, notamment la part qu’il prit dans la construction européenne, tenait à saluer l’homme d’État qui s’était révélé en 1958. Là n’est pas le moindre des paradoxes de la destinée d’un homme qui s’était toujours refusé à cette appellation. Pour Guy Mollet, en dépit de tout, le camarade primait le citoyen.

SOURCES : Arch. Nat., F17/ 16909 (consulté par Jacques Girault). — Arch. OURS : comptes rendus des congrès, des conseils nationaux, des débats parlementaires et des circulaires du Parti socialiste SFIO ; correspondances fédérales 1944-1958 ; presse socialiste. — Bibliothèque BDIC : comptes rendus des congrès nationaux 1945-1946. — CDMOT (Nantes), arch. Tanguy Prigent. — IEP (Paris), comptes rendus des débats parlementaires 1950-1969, fonds Léon Blum, Alain Savary et Vincent Auriol. — Colloque, Guy Mollet, un camarade en république, Presses universitaires de Lille, 1987. — Témoignages recueillis par François Lafon : André Ferrat, Alain Savary, Gaston Defferre, Roger Fajardie, Roger Quillot, Claude Fuzier, Yves Dechezelles, Robert Verdier, Daniel Mayer, Jules Borker, Albert Gazier, Ernest Cazelles, Georges Brutelle, Michel Debré, Michel Cepède, et Gérard Jaquet.

Denis Lefebvre, Guy Mollet, socialiste dans le Pas-de-Calais (1925-1975), L’Encyclopédie du socialisme, 2015, 127 p.

François Lafon

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