Né le 12 septembre 1931 à Saint-Chamond (Loire), mort le 12 mai 2009 à Paris ; comédien, metteur en scène, dramaturge et cinéaste ; fondateur du Théâtre de la Comédie de Lyon (1952-1957) ; directeur du Théâtre de la Cité de Villeurbanne (1957-1972), puis du Théâtre National Populaire (1972-2002).

Issu du milieu rural des plateaux de la Haute-Ardèche, fils d’un père plongeur et d’une mère femme de chambre, Roger Planchon passa son enfance entre la ferme de son grand-père et les quartiers populaires de Lyon, où ses parents devinrent tenanciers d’un petit bistrot. Scolarisé dans un collège religieux, il fut orienté par un des Frères des Écoles Chrétiennes vers la lecture de nombreux écrivains et poètes, qu’il découvrit en autodidacte en séjournant à la bibliothèque municipale, et vers le cinéma. Pris d’une grande passion pour Orson Welles, Citizen Kane fut pour lui l’élément déclencheur de sa vocation artistique en 1946. Son choix se porta assez rapidement vers le théâtre : il s’inscrivit aux cours de Suzette Guillaud, ancienne organisatrice des Spectacles d’Art libre. Il y rencontra plusieurs de ses futurs collaborateurs : Robert Gilbert, Claude Lochy et Alain Mottet. Remportant ensemble le premier prix du Concours des Compagnies et Jeunes Auteurs du Sud-Est en 1949, ils décidèrent de fonder une compagnie (Que vlo-ve ?) pour se présenter à des concours d’envergure nationale, puis de se professionnaliser. Bénéficiant du large réseau mis en place par la direction de la Jeunesse et des Sports, Roger Planchon multiplia les stages d’art dramatique et de mise en scène. Bientôt augmentée de la couturière Isabelle Sadoyan et de Jacques Rosner, la troupe répéta dans des salles paroissiales et dans les locaux du Groupe Espoir, association d’aide aux délinquants. Assez rapidement, le manque d’une salle permanente se fit sentir.
En 1951, la compagnie investit les locaux d’un ancien atelier de serrurerie désaffecté, rue des Marronniers, et se lança dans un immense chantier pour le transformer en salle de théâtre. Avec l’aide d’un conseiller municipal communiste, et en faisant valoir la Croix de Guerre qu’il avait reçue à l’âge de quatorze ans en récompense d’un acte de résistance, Roger Planchon finit par obtenir une petite subvention de la part du président Herriot, ainsi qu’une aide du ministère de l’Éducation nationale, grâce à Jeanne Laurent en poste à la direction générale des Arts et des Lettres. Mais plus de 80 % du montant des travaux était dû à l’apport personnel des membres de la compagnie avec l’aide de leurs familles respectives. Les membres de la troupe prirent l’habitude d’être chacun machiniste, décorateur et costumier autant que comédien, et tous se firent maçons, électriciens ou menuisiers pendant le chantier. Le théâtre de la Comédie de Lyon ouvrit ses portes en 1952 : avec une scène très étroite et à peine une centaine de places, il fut conçu comme un petit atelier d’art et d’essai, dont chaque saison était clôturée par un spectacle en plein air, suivant la tradition des tréteaux héritée de Jean Dasté. Roger Planchon conçut une programmation par soirée, où des spectacles de divertissement burlesque, inspirés des Frères Jacques et des Marx Brothers, et susceptibles d’attirer un large public (Les Aventures de Cartouche, Burlesque Digest…) alternèrent avec du théâtre élisabéthain, des pièces de Calderón ou de Kleist, et des œuvres contemporaines. Depuis la mise en scène de Claire de René Char, les auteurs contemporains occupèrent en effet une place primordiale dans le répertoire de la troupe : citons Arthur Adamov, que Roger Planchon rencontra en 1952 et qui lui ouvre les portes des cercles intellectuels parisiens et celles de la revue Théâtre populaire, Roger Vitrac (Victor ou les Enfants au pouvoir), Eugène Ionesco (Amédée ou Comment s’en débarrasser, La Leçon), ou encore Michel Vinaver, qui confia à Planchon son manuscrit des Coréens, créé en 1956. Mais la troupe se distingua surtout par ses nombreuses mises en scène de Brecht, dont Planchon avait découvert le travail par l’intermédiaire de Jean-Marie Boëglin lors des Rencontres internationales de la Loreley durant l’été 1951 : La Bonne Âme du Se-Tchouan, Le Cercle de craie caucasien et Grand-peur et misères du IIIe Reich, dont Roger Planchon signe la création française en 1956. Faisant écho à la situation du pays en Algérie, sa mise en scène fut un événement d’envergure nationale et provoqua le soutien indéfectible d’une partie de la gauche communiste à travers des journaux comme La République ou L’Huma-Dimanche. Malgré ces affinités et son compagnonnage avec Roger Vailland, l’une des figures du Parti Communiste de l’époque, Roger Planchon ne fut jamais membre du Parti et se lança parfois dans des débats houleux avec certains de ses amis militants.
Quoi qu’il en soit, le Théâtre de la Comédie devint à partir de 1956 l’un des principaux centres d’activité de plusieurs membres du réseau Jeanson, groupe de soutien au FLN, Mohammed Boudia* vint y travailler. L’année suivante, Roger Planchon compta parmi ses collaborateurs au Théâtre de la Cité de Villeurbanne de nombreux militants du parti algérie, comme Jean-Baptiste Boëglin, administrateur du théâtre, en liaison avec le coordinateur le plus actif le comédien Jacques Charby. Le Théâtre de la Cité à Villeurbanne était le principal lieu de contacts et de rayonnement des actions d’aides au FLN, caches et transports d’armes compris. Les relations étaient nombreuses dans le milieu des acteurs et techniciens et parmi les intellectuels littéraires des ciné-clubs et du théâtre populaire ; elles s’élargirent par le déplacement de la troupe, notamment au Théâtre Montparnasse à Paris et à Marseille. Les arrestations furent nombreuses en 1960 et l’action reprit plus clandestinement avec Georges Mattéi* dans le réseau Curiel.
Entre 1954 à 1956, grâce à d’importantes publications dans la presse signées par des personnalités comme Roland Barthes ou Jacques Lemarchand, la troupe était devenue l’une des vedettes de la critique parisienne et avait acquis une grande légitimité à l’échelle nationale, plaçant Roger Planchon dans la droite lignée de ses aînés, Gaston Baty, Jean Dasté et Jean Vilar. Mais malgré ce succès, le Théâtre de la Comédie était au bord de la faillite. La fréquentation du public s’avérait trop basse pour empêcher des productions systématiquement déficitaires, les dettes entraînées par la construction de la salle n’avaient pas été remboursées, et la subvention régulière accordée par Édouard Herriot grâce au soutien de l’inspecteur général des spectacles Pierre-Aimé Touchard était trop faible pour permettre à la troupe de sortir de l’impasse. Lorsque la concession du Théâtre de la Cité de Villeurbanne arriva à échéance, Roger Planchon n’hésita donc pas à poser sa candidature, malgré les réticences de certains membres de la troupe.
Nommé directeur du théâtre municipal en 1957, Roger Planchon mit en place un vaste programme d’action, voulant profiter de la situation exceptionnelle de cette salle de 1 200 places, au cœur d’une cité dont la population, pour l’essentiel ouvrière, s’élevait à 160 000 habitants, afin d’élaborer un théâtre réellement populaire. Pour toucher de nouveaux publics, il collabora avec l’ensemble des comités d’entreprises rassemblés par l’association Travail et Culture (mise en place de billetteries à tarif réduit), et avec un vaste réseau d’organisations syndicales, bénéficiant des contacts apportés par Madeleine Sarrazin, spécialement recrutée pour mettre sa connaissance des associations ouvrières au service du projet artistique de la troupe. Il multiplia aussi les interventions dans des usines où il organisa des « meetings théâtraux » plusieurs fois par semaine (Berliet, CE Renault…). Pour faciliter l’accès aux représentations, il adapta l’heure du lever du rideau à la réalité des conditions de travail et mit en place un réseau de transports spécifiques avec l’aide du Centre d’information culturelle de Lyon-Villeurbanne, association grâce à laquelle il obtint aussi du personnel d’accueil afin de supprimer les pourboires, démocratisant ainsi le rituel théâtral. Grâce à l’abonnement collectivités, toute entreprise, association ou groupement reconnu par le théâtre put obtenir un abonnement pour trois spectacles, le prix d’une représentation devenant ainsi inférieur à celui d’une place de cinéma. Le Théâtre de la Cité devint en outre une véritable « école du spectateur » : des discussions et des débats eurent lieu après chaque spectacle, accompagnés de la vente de documentation et du texte intégral des pièces représentées, et des cycles de conférences, des expositions itinérantes et des visites commentées du théâtre furent organisés. Avec l’accord du rectorat et du ministère, Roger Planchon réussit par ailleurs à intégrer le théâtre dans l’enseignement : un spectacle devint l’équivalent de trois heures de cours dans le cursus scolaire des habitants. Ce nouveau contact avec les élèves fut l’occasion d’élargir le répertoire de la troupe à davantage d’auteurs classiques : Molière, Marivaux, Racine… Sans en avoir le statut, étant trop proche de la Comédie de Saint-Étienne, le Théâtre de la Cité fonctionna comme un véritable centre dramatique national, et son rayonnement s’étendit largement au-delà de Villeurbanne. De nombreux spectacles tournaient à Paris, au Théâtre du Vieux Colombier (reprise de Paolo Paoli d’Adamov en 1958, suscitant les foudres d’une partie de la presse de droite), au Théâtre de l’Ambigu (reprise d’une adaptation des Trois Mousquetaires, offrant à la troupe une renommée mondiale), au Théâtre des Champs-Elysées (Schweyk dans la Seconde Guerre mondiale, dernière pièce de Brecht dont Planchon réussira à obtenir les droits), au Théâtre Montparnasse de Gaston Baty, au Théâtre de l’Odéon de Jean-Louis Barrault… Avec l’aide de la société des Spectacles Lumbroso, la troupe de Planchon effectua de nombreuses tournées dans le monde entier. Malgré ce succès, la situation matérielle de la troupe était toujours menacée, les dettes s’étant accumulées depuis le chantier des Marronniers. Comme plusieurs de ses collaborateurs, Planchon apporta des fonds personnels, en vendant le bistrot dont il avait hérité. Mais la survie de son théâtre était en jeu : le Tribunal de commerce de Lyon en vint à mettre sous séquestre la subvention reçue du ministère pour l’année 1959. Tout juste nommé, André Malraux réussit à débloquer un crédit d’urgence et s’engagea auprès du maire Étienne Gagnaire à augmenter la subvention annuelle de l’Etat, qui devint financeur du théâtre à hauteur de 70% : en 1963, le Théâtre de la Cité fut officiellement un CDN. En 1966, il fut l’une des compagnies d’honneur invitées par Jean Vilar à Avignon.
En mai 1968, c’est spontanément à Villeurbanne que se rendirent les principaux responsables des centres dramatiques nationaux et maisons de la culture, prêts à la démission collective. Roger Planchon les convainquit de la nécessité de se constituer en comité pour affirmer leur solidarité avec la lutte des étudiants et des travailleurs et pour formuler leurs exigences. Rédigée par Francis Jeanson, la déclaration publique du comité dénonça les écarts entre la politique culturelle annoncée par Malraux et la réalité des budgets alloués par le gouvernement. À l’annonce de la dissolution de l’Assemblée, Roger Planchon refusa toutefois la démission collective, montrant un certain scepticisme face à toute prise de décision trop hâtive et s’attirant l’opposition d’une partie de la gauche radicale. Il resta néanmoins l’un des grands représentants de la profession auprès des pouvoirs publics, célèbre pour sa formule « Le pouvoir aux créateurs », dénonçant la subordination des directeurs d’établissements artistiques aux notables et aux hommes politiques.
Lorsqu’en 1972 le Théâtre de Chaillot fut confié à Antoine Vitez, Jacques Duhamel décida de transférer le Théâtre National Populaire au Théâtre de la Cité de Villeurbanne. Roger Planchon devint donc directeur du TNP, fonction qu’il exerça jusqu’en 2002 mais qu’il choisit de partager avec des collaborateurs, Robert Gilbert puis Patrice Chéreau jusqu’en 1981, et Georges Lavaudant de 1986 à 1996. En effet, il entendait consacrer davantage de temps à son activité d’écriture, entamée dès 1961 avec La Remise, pièce décrivant la vie des paysans ardéchois sur fond d’intrigue policière, qui reçut d’abord un accueil mitigé (jugée trop proche d’un naturalisme désuet), mais qu’Alain Françon mit en scène en 1993 avec beaucoup de succès. Planchon commença aussi à écrire pour le cinéma : il réalisa un premier long métrage en 1987, Dandin, d’après Molière, bientôt suivi de Louis, enfant roi, biographie du jeune Louis XIV pendant la Fronde. Son troisième et dernier film, produit en 1998, décrivit la vie du peintre Toulouse-Lautrec. Il œuvra aussi en faveur d’une politique de décentralisation appliquée au cinéma, en créant le fonds régional de coproduction Rhône-Alpes Cinéma en 1990, pour aider à financer la réalisation et la promotion des long-métrages tournés dans la région.
Durant toute sa carrière artistique, Roger Planchon s’était consacré à la décentralisation théâtrale, déclinant des propositions comme la direction du Théâtre de la Ville ou l’administration de la Comédie Française, afin de poursuivre la politique qu’il avait entamée dans les années 1950 à Lyon puis à Villeurbanne. En s’efforçant de désacraliser l’enceinte du théâtre et en luttant contre l’idée d’un divertissement réservé à une certaine classe sociale, il fut l’un des grands artisans français de la démocratisation culturelle.
Il s’était marié le 9 septembre 1958 à Villeurbanne (Rhône) avec Colette Dompietrini.

Œuvre choisi  : Le Cochon noir, suivi de La Remise, Paris, Gallimard, 1973. – Gilles de Rais l’Infâme, miracle en dix tableaux, Paris, Gallimard, 1975. – Alice par d’obscurs chemins, Paris, L’un dans l’autre : distribution Distique, 1986. – Les libertins : des Bleus, des Blancs, des Rouges : janvier 1788-juin 1800, Villeurbanne, Théâtre national populaire, 1996. – Le Vieil hiver, Villeurbanne, Théâtre national populaire, 1997. – Apprentissages : mémoires, Paris, Plon, 2004. – Théâtre complet, Paris, Gallimard, 2010.

SOURCES  : Fonds Roger Planchon au département des Arts du spectacle de la Bibliothèque nationale de France (période 1950-1972). — Émile Copfermann, Roger Planchon, Lausanne, La Cité, 1969. – Itinéraire de Roger Planchon, 1953-1964, textes de Jean Duvignaud, Bernard Dort, André Gisselbrecht, Roland Barthes [etc.], Paris, L’Arche, 1970. – Yvette Daoust, Roger Planchon, director and playwright, Cambridge, Cambridge University Press, 1981. – Jean Mambrino, Le théâtre au cœur, entretiens avec Roger Planchon, Marcel Maréchal, Antoine Vitez et al., Paris, Desclée de Brouwer, 1996. – Michel Bataillon, Un défi en province, Planchon : chronique d’une aventure théâtrale, 1950-1972, Paris, Marval, 2001 (2 vol.) ; Un défi en province, Planchon : chronique d’une aventure théâtrale, Théâtre national populaire, 1972-1986, Paris, Marval, 2005 (3 vol.). — J. Charby, Les porteurs d’espoir. Les réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d’Algérie : les acteurs parlent. La Découverte, Paris, 2004.— Notes René Gallissot . — État civil.

Pénélope Driant

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