LECLERC Lucien, Jules dit FROMENT Luc

Par Madeleine Rébérioux, Jean-Charles Guillaume

Né le 9 octobre 1889 à Tonnerre (Yonne), mort le 21 septembre 1975 à Ravières (Yonne) ; ouvrier typographe ; secrétaire de la fédération socialiste de l’Yonne jusqu’à sa démission en novembre 1917.

Durant toute la guerre, il soutint tant qu’il put Gustave Hervé et lutta, au côté de François Duporc et du reste du groupe de Sens, contre le groupe d’Auxerre animé par le longuettiste Charles Mary Guerder, partisan à la fois de la paix et du vote des crédits de guerre (du moins jusqu’au début de 1918), puis par les kienthaliens , partisans d’une paix immédiate et sans indemnités ni annexions, également appelée « paix blanche », de la rupture de l’Union sacrée par la sortie des socialistes du gouvernement et de l’exclusion de Gustave Hervé. Il ne voulait pas de la reprise des relations internationales tant que les socialistes allemands ne se seraient pas « rachetés ». cf. Duporc

Les parents de Lucien Leclerc étaient de tout petits vignerons du Tonnerrois. Ils retirèrent leur fils de l’école primaire supérieure après un an d’études, malgré la bourse qu’on lui offrait, et le placèrent comme commis chez le receveur des contributions indirectes de Tonnerre. C’est pendant les années qu’il passa chez ce fonctionnaire que l’adolescent acquit la passion de la lecture et du savoir, le désir de devenir instituteur. Il entra ensuite comme apprenti typographe à L’Avenir du Tonnerrois, journal de nuance centre droit dont le propriétaire, Bosquet, le laissait agir un peu à sa guise et l’autorisa même à y rédiger une tribune libre.

Lors des élections législatives de 1906, il avait dix-sept ans : il donna son adhésion à la fédération SFIO de l’Yonne et entreprit de parcourir la région d’Auxerre pour reconstituer la fédération des Jeunesses socialistes que la disparition du Pioupiou de l’Yonne avait grandement affaiblie. Il commençait en même temps à collaborer au Travailleur socialiste de l’Yonne. En octobre 1907, l’organisation des Jeunesses était à nouveau sur pied — pour un an ! — et Luc Froment — tel était dorénavant son pseudonyme tiré du roman de Zola, Travail — en devint le secrétaire.

Disciple fervent de Gustave Hervé, il multiplia pendant plusieurs années — dans la mesure où une grave atteinte de tuberculose en 1908 lui en laissait la possibilité — les causeries antimilitaristes. Il dénonçait dans l’armée « l’école du vice », accusait le gouvernement d’envoyer les jeunes soldats se faire tuer au Maroc pour remplir les escarcelles des gros financiers, conseillait aux jeunes de garder en cas de grève leur poudre sèche et de l’utiliser contre ceux qui les commanderaient. Convaincu de l’importance militante du théâtre de tréteaux, il s’occupa activement des trois troupes d’amateurs du département, confiant qu’il était dans leur influence sur les ruraux : « Le théâtre est un de nos meilleurs moyens de propagande » (Travailleur socialiste de l’Yonne, 28 septembre 1907.
Lui-même avait d’ailleurs écrit une pièce, jouée dans le Tonnerrois par « L’Émancipatrice de Béru », et intitulée « L’Enfant » où la femme d’un ouvrier en chômage se prostituait pour sauver son fils. Il s’occupa enfin de relancer le Pioupiou de l’Yonne. Poursuivi pour le numéro 13 qui parut à la fin de 1910, bien défendu par Willm et par Lafont, servi par un jury traditionnellement libéral, il fut acquitté le 17 février 1911 ainsi que son coïnculpé, le garçon meunier Laculle.

Il militait également dans les organisations d’adultes. En 1907-1908, il servit de secrétaire aux congrès fédéraux et, de 1908 à 1911, il représenta régulièrement le Tonnerrois au Comité fédéral. « Maigre, long, fin, l’air timide », l’espoir de la fédération, comme l’appelait affectueusement Gustave Hervé, il en était en tout cas le « Benjamin ». C’était chose importante dans un département où les organisations de Jeunesse n’avaient qu’un temps, recrutaient en général peu pour le Parti, et où la moyenne d’âge des militants les plus capables était assez élevée.

À partir de 1911, il franchit un nouvel échelon dans les responsabilités politiques. Délégué au congrès national de Saint-Quentin, il fut frappé par la gravité des luttes de tendances qui altéraient les relations personnelles et détruisaient la solidarité socialiste si vivante dans l’Yonne. Cependant, lorsque Hinglais démissionna du secrétariat fédéral à la fin de 1911, il accepta au congrès du 4 février 1912 de lui succéder et il conserva cette fonction jusqu’à la guerre, assistant aux conseils nationaux du Parti, et tentant de concilier les tendances qui s’affrontaient dans la fédération. Il entreprit alors une tournée de causeries qui fit dire à Gustave Hervé que « la maison Duporc et Cie » — c’est-à-dire Le Travailleur socialiste — avait trouvé en lui son « deuxième commis-voyageur ». Il s’était marié à Sens le 31 décembre 1912 avec Jeanne Decès, fille adoptive d’un militant local Arsène-Anatole Guyard, et filleule de Gustave Hervé. Son activité acharnée ne se relâcha pas jusqu’en juillet 1914.

Non mobilisé au début de la guerre pour raison de santé, il adhéra avec ardeur, sur les traces d’Hervé, à l’Union sacrée, écrivant au début d’août, dans un éditorial écrit avec François Duporc, que la guerre avait pour but d’« exalter l’idée républicaine et le patriotisme de nos pères de 93 ». Il publia même, du 5 au 21 octobre 1914, un quotidien sénonais, au contenu d’ailleurs très faible, Le Réveil socialiste de l’Yonne. Un nouveau conseil de réforme le déclara bon pour le service à l’arrière. Infirmier à Sens, puis envoyé à Orléans, il prépara et passa sous les drapeaux le Brevet élémentaire puis le Brevet supérieur. Il avait rompu à une date incertaine avec la SFIO.

Le 10 février 1915, Luc Froment citait Jaurès : « Il faut une éducation militaire qui se continue avec la vie même de la nation, une armée qui repose non pas sur la permanence de la caserne, mais sur la permanence de la Nation elle-même, constamment éduquée, constamment entraînée. »

Le 18 février 1917, il niait la solidité du fameux dogme de la lutte des classes et prit la défense de Gustave Hervé attéqué par René Lagrange.
Il se fit désigner le 25 février 1917 par la Fédération de l’Yonne délégué majoritaire au Conseil national de la SFIO à côté du délégué « minoritaire », Mary Guerder. S’il se déclara le 5 décembre 1916 pour la conception Longuet, il continua en réalité à être partisan de l’Union sacrée. En juillet 1917, alors que le groupe d’Auxerre venait de proposer le 30 juin l’exclusion du parti de Gustave Hervé, il prévint :« Si par hasard, il se trouvait dans la Fédération une majorité pour voter l’exclusion d’Hervé – dont je le répète je ne partage pas, loin de là, toutes les idées – je ne resterais pas 24 heures de plus dans la Fédération, voire dans le Parti, car cet acte me prouverait que la tolérance, la reconnaissance, les services rendus, l’esprit de camaraderie, le tact, ne sont que des mots vides de sens aux yeux de ceux qui se vantent d’être les plus éduqués des hommes. » Au comité fédéral de Laroche du 30 septembre, il réussit à repousser l’exclusion d’Hervé.
Le 31 juillet, il sentait poindre dans le parti l’intolérance, de l’aveuglement et continua à minimiser l’attitude de Gustave Hervé : « Je ne dis pas […] que l’attitude d’Hervé a été irréprochable. […] Ce qu’il y a eu de choquant surtout dans les campagnes d’Hervé ça a été la manière […] par des exagérations verbales. »

En octobre, Froment se réjouit du vote de la motion qui consacre le succès des majoritaires (motion Renaudel) : « Il y a dans le parti une majorité puissante disposée à mener une action énergique en faveur de la Défense nationale et à combattre les dangereux enfantillages des kienthaliens. » Et encore : « On doit aller à Stockholm. Seulement ce sera moins pour y discuter de la paix que pour y poser la question des responsabilités, c’est-à-dire pour mettre en accusation la social-démocratie. » Un peu plus tard, il accueillit de façon nuancée l’arrivée à la présidence du Conseil de Georges Clemenceau, appréciant l’homme des grands nettoyages avec qui « les affaires de trahison et de corruption ne traîneront pas », mais craignant sa brutalité et son incohérence.

A la fin novembre, Luc Froment, « poussé par un écœurement indicible », démissionna de son poste de secrétaire de la Fédération de l’Yonne : « Depuis longtemps, on désire vivement mon départ. On me reproche la politique que j’ai suivie et surtout mon amitié avec Hervé. » Et d’ajouter : « Je suis las, excédé de toutes les suspicions, de tous les ragots qu’on colporte, des hypocrisies et des mesquineries que je découvre chaque jour. Je ne suis pas fait pour présider les luttes intestines et le byzantinisme, pour vivre dans des atmosphères viciées. Je m’en vais. » Il se sentait « trop loin de certaines mentalités pour accepter de composer avec elles » et ne voulut pas servir « une minorité hargneuse, intolérante et démagogique » ni « avaliser […] certaines décisions inconsidérées, néfastes et indécentes », ces mobilisés kienthaliens « étrangers au département » entrés massivement dans le groupe d’Auxerre et jouant un rôle croissant dans la fédération.

En réalité, c’était la question russe qui divisait profondément le parti. Il traita le 28 novembre de « trahison », de « crime contre leur Patrie, contre la Civilisation et contre le Socialisme » la proposition des « maximalistes », des « terroristes », des « démagogues » - la « bande à Lénine » qui « baisent à pleine bouche la botte du Kaiser » - de faire la « paix d’annexions et d’oppressions du Pangermanisme ». Il haïssait « les bolchévistes russes parce qu’ils ont fait […] ce que font les despotes et les traîneurs de sabres : ils ont balayé la représentation nationale, étouffé la voix du peuple, persécuté la pensée, prétendu imposer par la force et la terreur leurs théories ». Il détestait aussi « les spartakistes allemands parce que, eux-aussi, déclarent qu’ils n’acceptent pas la souveraineté d’une Assemblée élue par le Peuple cependant maître de ses destinée ».

Luc Froment se fit jusqu’auboutiste car il voulait « purger la terre des militarismes, […] le châtiment des bandits […] qui ont désiré et prémédité les tueries » et celui de la « caste militaire avide et cruelle » des Empires centraux. Il proposa d’agir vite : « Il faut unifier et coordonner nos forces, augmenter la production de guerre. Il faut insister auprès des Américains pour qu’ils se hâtent. » Il accusa peu après Caillaux d’avoir commis la faute monstrueuse de préparer dans l’ombre, avec les Allemands, une paix de compromis, une « paix boche » qui établirait « l’hégémonie prussienne en Europe ». Il se réjouit du « succès éclatant de la politique majoritaire » à la Conférence nationale des Fédérations des Unions et Bourses du Travail à Clermont-Ferrand des 23-25 décembre 1917. Il s’offusqua de la décision de la fédération de donner tous ses mandats en faveur du refus des crédits de guerre : « L’abandon de toute attitude de Défense nationale m’apparaît comme un acte insensé, comme une véritable monstruosité. » Le président Wilson « représentait la « conscience » du monde civilisé […] et était […] la garantie absolue que la guerre actuelle [n’aboutirait] qu’à la consécration des principes de Justice et d’Humanité », mais il ne l’invoqua que tardivement – en juillet 1918 -, car il avait été le champion du longuettiste Charles Mary Guerder qu’il combattait. Il put écrire le 20 juillet : « Victoire ! Grande victoire ! Nos troupes, face à l’ennemi, sont, à leur tour, passées à l’offensive. Nous sommes à Soissons. »

Il fit son autocritique : « J’ai eu bien des désillusions et je ne cacherai pas que j’ai beaucoup évolué. […] Les événements actuels, mes observations personnelles m’ont conduit, en effet, à modifier profondément mes idées. – à tel point, que lorsque je me souviens de ce que j’ai dit ou écrit parfois, je ne puis m’empêcher de hausser les épaules en murmurant : que de bêtises ! » Pour lui, la crise du Parti socialiste était « virtuellement ouverte ». Marx était devenu un Dieu tyrannique, une idole qu’il fallait déboulonner de son socle pour lui assigner, en toute justice, la modeste place qui lui revenait. Et de préciser : « Nous devons songer aux bases sur lesquelles sera bâtie la Maison saine, spacieuse, salubre, où s’abriteront les peuples qu’aimera le désir ardente collaborer au grand œuvre mondial. D’ores et déjà, nous devons savoir quels sont ceux qui pourront en franchir le seuil et quels sont ceux à qui nus interdiront l’accès. »

Au comité fédéral du 21 juillet 1918 à Laroche, Luc Froment déclara : « Ce n’est pas au moment où l’Allemagne est partout victorieuse […] que le Militarisme allemand […] va souscrire à des conditions de paix qui seraient sa mort et la diminution du prestige et de l’influence allemande. Mary veut la paix des soviets. Merci bien ! […] On affirme que l’Internationale va amener la Paix. Quelle illusion ! croit-on sérieusement que l’Internationale, qui fut impuissante à empêcher la guerre, pourra, en pleine tourmente arrêter celle-ci ? […] Quels que soient les motifs invoqués, les explications données, l’Opinion comprendra que refuser les crédits de guerre quand les Allemands sont à 70 km de Paris, c’est abandonner la défense nationale. » Sa motion, « majoritaire », obtint 13 mandats au Conseil national, autant que la motion Longuet-Verfeuil, « minoritaire ».

Mais au congrès fédéral de Migennes du 27 septembre, le premier organisé depuis celui de Sens d’octobre 1916, Luc Froment subit avec François Duporc* une écrasante défaite. Sur l’opportunité de la réunion immédiate de l’Internationale, sans conditions, le score fut sans appel : 6 voix contre (Sens, 3, Laroche, 3) et 11 voix pour (Auxerre, 3, Joigny, 2, Originaires, 2, Vermenton, 1, Villeneuve-l’Archevêque, 1, Chablis, 2). Il en fut de même pour le vote de l’ensemble des motions en présence : 6 voix pour la motion présentée par la « majorité » (nationale) (Sens, 3, Laroche, 3), 10 voix pour la motion présentée par la minorité (nationale) (Auxerre, 3, Joigny, 2, Originaires, 2, Villeneuve-l’Archevêque, 1, Chablis, 2), 1 abstention (Vermenton, 1). Par ailleurs, a Commission arbitrale exclut Gustave Hervé de la Fédération par la grâce à la voix prépondérante de son président, François Martin (3 voix pour l’exclusion : Carré, Rameau et Moreau ; 3 voix contre : Duporc, Beau et Tremblay). Le groupe de Sens, « fondateur du Socialisme dans l’Yonne », fut alors marginalisé et admit mal cette nouvelle situation.

Luc Froment, ne pouvant publier son opinion dans Le Travailleur Socialiste, demanda au Bourguignon – l’ennemi juré des socialistes ! - d’insérer le 28 septembre 1918 l’article suivant : « Je proteste avec la dernière énergie contre cette incroyable décision. […] Je demande à tous les socialistes de l’Yonne qui pensent comme moi de réagir vigoureusement contre le bolchévisme marxiste, néfaste, grotesque, antifrançais et antidémocratique. Il ne faut pas croire que les socialistes de l’Yonne sont, dans leur majorité, bolchévistes. La faible majorité obtenue, l’autre dimanche, par eux au Comité fédéral ne prouve absolument rien. » Il conclut dans un article du Travailleur socialiste du 19 octobre : « Minoritaires et kienthaliens sont arrivés au terme de leurs désirs. Des militants éprouvés créateurs de l’unité, qui ont conduit le Parti en maintes circonstances difficiles, ont été sacrifiés et remplacés par d’illustres inconnus, par des personnages d’arrière-plan dont les moyens d’action furent la brigue et l’indiscipline. »

Il se réjouit de la victoire dans un article intitulé « Après la signature de l’armistice : le triomphe de la Justice » : « La République allemande, voilà la grande, la suprême garantie pour l’avenir. Si nous l’oubliions, si nous nous laissions aller à pratiquer une politique de vengeance et de ressentiment, si nous étoffions les premiers vagissements de ce peuple qui naît enfin à la Liberté, si nous rendions impossible la tâche d’éducation politique qu’il se doit d’entreprendre, nous commettrions non seulement une faute, mais un crime contre l’Humanité. »

Au congrès fédéral de Laroche du dimanche 23 mars 1919, croyant encore à un compromis « sur des idées générales raisonnables » avec la « tendance semi-bolchéviste », Luc Froment proposa avec François Duporc une motion dans laquelle on pouvait lire :

-  A propos du bolchévisme : « La Fédération condamne énergiquement toute les dictatures, tous les attentats contre la représentation nationale et contre la liberté de pensée. Elle considère que sans une concentration industrielle préalable, sans une longue tâche d’éducation, le Socialisme est impossible. » ; mais encore : « Elle se rallie à la motion Branting, défendue à Berne par la majorité de l’Internationale. ». Or le social-démocrate suédois Hjalmar Branting avait soutenu la révolution de février 1917 en Russie et les mencheviks, puis avait condamné la prise de pouvoir par les Bolchéviks ;

-  A propos de l’Internationale : « La Fédération estime que l’Internationale devra se reconstituer sur des bases nouvelles et qu’elle devra, avant tout, condamner l’attitude des socialistes allemands. » ;
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-  A propos de la lutte des classes : « Sans nier absolument la lutte des classes que le socialisme, essentiellement pacificateur, ne cherche nullement à développer mais bien à faire disparaître, la Fédération estime néanmoins qu’ll ne constitue pas un critère suffisant ni une base sérieuse et solide du Socialisme.
 » Ou encore : « Le socialisme républicain ne peut évoluer que dans le cadre de la légalité : le recours à la violence ne serait justifiable qu’au cas où des dirigeants aveugles et réactionnaires, ennemis du régime, auraient eux-mêmes violés la légalité. »

-  A propos de la collaboration politique : « La Fédération proclame qu’il est infiniment souhaitable, afin d’assurer le succès rapide de ces réformes, de former avec les éléments avancés du parti républicain, avec tous les hommes de progrès, tant dans le pays qu’au Parlement et au Gouvernement, des coalitions capables de contrebalancer l’influence grandissante des forces de réaction et de conservation. »

-  A propos de l’organisation économique : « La Fédération demeure plus attachée que jamais à l’idéal socialiste qui a pour but de substituer au mode actuel d’appropriation et de production individuelle […] un mode plus rationnel d’appropriation et de production collectives[…] Mais elle n’ignore pas que la réalisation de cet idéal est encore fort lointaine. […] Le Socialisme […] n’est pas qu’une question de ventre ; et c’est pourquoi l’éducation morale est la pierre de touche de son action. A une société meilleure, il faut des hommes meilleurs. »

Pour ses adversaires, le « fromentisme » était « la doctrine de l’attente », un « opium endormeur et malsain ». Il était dangereux « parce qu’il [poussait] certains – ceux qui [possèdaient] principalement – à croire que tout le mal [venait] de l’inconduite de l’ouvrier ». Cette motion fut jugée par Camille Dufour et la majorité bolchéviste comme étant le reniement même du socialisme et tout juste digne d’être signée par les radicaux. Elle fut laissée de côté par un vote à main levée. La motion adoptée estima que « le Parti socialiste français a eu raison de faire confiance à la Révolution russe et de combattre l’intervention criminelle par laquelle les bourgeoisies des pays alliés ont voulu et veulent encore l’écraser. »

À partir de juillet, la recherche du consensus prévalut en prévision des élections législatives de la fin de l’année. Le 23 août, dans un article intitulé « Les paysans et la Révolution », il exprima ses doutes sur les propositions de ses adversaires qui voulaient ne socialiser que les grands domaines et respecter la petite propriété agricole. « La survivance de la propriété et de la production individuelle dans une société collectiviste ou communiste constituerait un insupportable anachronisme ». Et de préciser : « La transformation immédiate et forcément violente de la Société actuelle, me paraît insensée. […] Ce qu’il faut, c’est procéder par étapes. […] Une transformation sociale profonde véritable ne peut être qu’une œuvre de longue haleine. […] Je crains par-dessus tout, ô camarades dont j’entends les cris et les clameurs d’impatience, qu’en voulant brûler les étapes, vous n’arriviez à verser le char du Progrès Social dans le fossé boueux et sanglant d’où les penseurs et les bons ouvriers seront ensuite contraints de le retirer au prix de longues années d’efforts et de peines. »

Le congrès fédéral extraordinaire du 24 août fut celui de l’unité et de la concorde fraternelle. Les trois motions qui sanctionnèrent les débats furent votées à l’unanimité. Luc Froment approuva la motion Jobert qui rendait l’Allemagne responsable de la guerre et condamnait en bloc la Social-démocratie qui s’était solidarisée avec les pangermanistes en votant les crédits de guerre. Il salua un pas formidable vers les idées qu’il ne cessait de défendre. En réalité, la voie qu’il proposait était dans l’impasse. Elle reçut le coup de grâce peu de temps après avec la décision d’Aristide Jobert de se présenter aux élections avec Charles Surugue et d’abandonner le parti.

Il quitta alors le parti, devint instituteur public à Arcueil, puis à Paris, passa à la Faculté des certificats de licence d’histoire, suivit le séminaire d’Albert Mathiez à l’École pratique des Hautes Études, et, en même temps, accompagna dans leur évolution vers la droite Gustave Hervé et son cousin Camille Lancelin, ancien typographe à Sens. Lorsque Lancelin, aidé par P.-E. Flandin et par le préfet, fonda à Sens un quotidien de droite, la Tribune de l’Yonne, en 1921, Luc Froment reprit sa plume et joua un rôle important dans la rédaction du journal qui devait vivre jusqu’en 1934. Après la libération, il publia en 1946, un peu moins de deux ans après la mort d’Hervé, une brochure éditée par La Victoire et où, sous le titre La Vérité sur Gustave Hervé. Il faisait, en compagnie de G.-E. Dulac, l’apologie de leur ami, cet « apôtre ». Il avait tenté, mais en vain, d’obtenir la reparution du journal d’Hervé, La Victoire.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article116866, notice LECLERC Lucien, Jules dit FROMENT Luc par Madeleine Rébérioux, Jean-Charles Guillaume, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 30 novembre 2014.

Par Madeleine Rébérioux, Jean-Charles Guillaume

ŒUVRE : L’Enfant, pièce manuscrite, 1907.
_ Collaborations : L’Avenir du Tonnerrois (1906-1934), Le Travailleur socialiste de l’Yonne, Le Réveil socialiste de l’Yonne (1930-1935), La Tribune de l’Yonne (1921-1934). — Avec G.-E. Dulac, La Vérité sur Gustave Hervé, préface de Robert Fleurier, directeur de La Victoire, Paris, éd. de la Société nouvelle « La Victoire », 1946.

SOURCES : Témoignage de Lucien Leclerc, octobre 1967. — Arch. Dép. Yonne M 1/303 et 304. — Le Travailleur socialiste de l’Yonne, notamment les numéros des 4-6 août 1914, 10 février 1915, 12 août 1916, 9 décembre 1916, 18 février 1917, 18 juillet 1917, 31 juillet 1917, 13 octobre 1917, 17 novembre 1917, 28 novembre 1917, 12 décembre 1917, 19 décembre 1917, 22 décembre 1917, 3 janvier 1918, 5 janvier 1918, 20 février 1918, 27 février 1918, 23 mars 1918, 3 avril 1918, 15 mai 1918, 6 juillet 1918, 20 juillet 1918, 24 juillet 1918, 21 septembre 1918, 2 octobre 1918, 19 octobre 1918, 13 novembre 1918, 11 janvier 1919, 19 mars 1919, 22 mars 1919, 23 août 1919, 27 août 1919, 3 septembre 1919, 24 septembre 1919. — Le Bourguignon du 28 septembre 1918.

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