FARJAT Gabriel

Par Justinien Raymond

Né à Lyon (Rhône) le 14 août 1857 ; mort à Paris le 28 février 1930 ; ouvrier tisseur ; militant syndicaliste et socialiste.

G. Farjat naquit dans une famille de « canuts » du quartier de la Croix-Rousse. À onze ans, il commença à travailler avec son père, mais il ne cessa d’étendre et d’enrichir le bagage emporté de l’école primaire. D’esprit curieux, il lisait « avec frénésie » (L. Osmin, op. cit., p. 100) dans ses moments de liberté. Tout l’intéressait : philosophie et sciences, sociologie et histoire. J.-J. Rousseau, Diderot, Voltaire, Michelet, Proudhon, L. Blanc, A. Comte étaient ses auteurs favoris. Il y ajouta la lecture des œuvres de Benoît Malon, des revues et journaux d’avant-garde. Ces fréquentations, indices d’une orientation d’esprit qu’elles ne pouvaient que confirmer, son appartenance à un milieu ouvrier conscient et combatif, en firent un des pionniers du mouvement socialiste lyonnais. Effacé, d’une « modestie touchante » (ibid.), il joua pourtant un des premiers rôles. La culture d’autodidacte qu’il s’était donnée, supérieure à celle de ses semblables, le laissait cependant de plain pied avec le milieu prolétarien auquel, par ses origines et sa vie propre, il appartenait. Elle lui permettait de parler en public, d’écrire dans les journaux, ce qu’il faisait de façon simple et directe. Il se donna à l’action socialiste et à l’action syndicale, au lendemain du congrès de Marseille de 1879.

La majorité de la délégation lyonnaise y avait voté les résolutions collectivistes. C’est autour d’elle qu’à son retour se constitua l’embryon d’un parti ouvrier. G. Farjat compta bientôt parmi les plus en vue. Membre fondateur, animateur du groupe du quartier de la Croix-Rousse, il le représenta le 29 février 1880 au congrès du théâtre des Variétés où il fit adopter les thèses de Marseille et où s’ébaucha la fédération lyonnaise. Il paraissait à toutes les manifestations. Le 18 mars 1880, après avoir assisté au banquet populaire du restaurant Capet, il exalta, le soir, le souvenir de la Commune, dans plusieurs réunions de quartier. Délégué des ouvriers tisseurs, le 7 juillet, au théâtre de la Croix-Rousse, il contribua à rallier le congrès de la fédération de l’Est au programme collectiviste rédigé par Marx et Guesde. En novembre, il se donna à la semaine de propagande organisée avec le concours de J. Guesde dont la parole orienta définitivement son action. Cette même année, il soutint la candidature de Blanqui à la Croix-Rousse. Il devint secrétaire du parti ouvrier lyonnais constitué après le passage de Guesde et le représenta en 1882 au congrès de Saint-Étienne. Après la scission qui y survint, il suivit Guesde à Roanne et compta parmi les fondateurs du POF dont le premier Conseil national siégea à Lyon et dont le premier bureau, composé de Lyonnais, lui confia le secrétariat général. En 1884, au congrès de Roubaix, il abandonna ce poste à H. Carrette, mais resta actif au sein de l’Agglomération lyonnaise et de sa commission exécutive qui émana des groupes de quartier, après la réorganisation locale du POF le 18 mars 1888. Cette année-même, 1884, sur leur formule d’accord, « ni Ferry, ni Boulanger », il fut, à une élection partielle du 2e arr. de Lyon où il obtint 1 559 voix, le candidat du POF et du CRC, contre le ministre de la Justice, Thévenet, et contre Boulée, procureur général démissionnaire, candidat boulangiste. Le 4 août 1885, lors des élections législatives, il figura sur une liste commune guesdistes-blanquistes et 3 415 voix se portèrent sur son nom au premier tour.

Farjat menait parallèlement une action syndicale dans l’esprit qui le guidait sur le plan politique. En 1884, il fut un des promoteurs et des meneurs d’une « descente » des canuts en chômage vers l’Hôtel de Ville où ils sollicitèrent du maire, Gailleton, une intervention en leur faveur auprès des pouvoirs publics. Dépassant la poursuite de fins immédiates, il s’efforça d’atteindre une opinion ouvrière plus attentive parce qu’inquiète. Il lança le Lyon socialiste pour lui expliquer la crise à la lumière de l’idéologie du POF et la convaincre qu’on ne peut efficacement combattre le chômage, conséquence fatale de l’organisation capitaliste de la production et des transformations techniques qui en découlent, qu’en s’attaquant à ses causes, c’est-à-dire au régime social qui l’engendre. Il appartenait alors au syndicat des tisseurs lyonnais qui groupait sous la même bannière corporative petits patrons façonniers et « compagnons » salariés. En 1886, il poussa ces derniers à faire sécession et à se retrouver dans une organisation purement prolétarienne, le syndicat des tisseurs fédérés. Peu après il le représenta à un congrès réuni à Lyon, constitutif de la Fédération nationale des syndicats (11-16 octobre 1886), ouvert aux seuls syndicats, à l’exclusion des groupes politiques et destiné à mettre en application la loi de 1884. Contre les tendances légalistes et corporatives, on disait les « barberettistes », G. Farjat défendit les conceptions révolutionnaires qui triomphèrent par 74 mandats hostiles à la loi, contre 29 favorables et 7 abstentions. « Cette loi, déclara-t-il, forgée au Palais-Bourbon par nos ennemis de classe, doit être impitoyablement repoussée par les représentants de notre classe ». De même, il s’opposa au projet de création d’un Conseil supérieur du Travail (proposition réformiste) car il y voyait « un leurre pour les travailleurs ».

Le congrès l’élut à son secrétariat technique et à la commission chargée d’étudier la réduction de la journée de travail. Le 16 octobre, rapporteur de cette commission, il présenta des conclusions en faveur de la fixation à 8 heures de la journée de travail et de l’abolition de la loi Dufaure contre l’Internationale. Le congrès le suivit par 94 voix contre 8 et 7 abstentions. Il fut alors élu membre de la commission exécutive chargée de mettre en application les décisions du congrès. C’est cette commission exécutive qui le délégua en octobre 1887 au deuxième congrès de la FNS (Montluçon), en 1888 au troisième (Bordeaux-Le Bouscat), en 1894 au sixième (Nantes).

La première Fédération des syndicats ouvriers de France, d’abord centrée sur Lyon, comme l’avait été le POF, avait fait aussi de Farjat son secrétaire général. Au sein du premier Conseil national de la Fédération, les membres lyonnais, tous socialistes, mais d’obédiences diverses, faisaient front commun, ce qui les incita à mettre une sourdine à leurs luttes politiques : un organe commun, L’Égalité sociale, auquel collabora G. Farjat, fut, en 1888, le fruit de ce rapprochement éphémère. En 1889, guesdistes et blanquistes se combattaient à nouveau. Déjà, en 1883, leur rencontre au sein de la Ligue pour l’abolition des armées permanentes fut sans lendemain. Dans le CRC tantôt rival, tantôt allié, G. Farjat retrouvait son frère Adrien.

Le congrès de Bordeaux, où Farjat représentait en 1888 les syndicats lyonnais, le délégua à la Conférence ouvrière internationale de Londres, tenue la même année. Selon la tactique préconisée dans ces assises, il conduisit, le 9 mars 1889, un défilé d’une vingtaine de milliers d’ouvriers en tenue de travail, destiné à appuyer les revendications populaires auprès des pouvoirs publics, à la mairie et à la préfecture. G. Farjat, membre de la délégation chargée de remettre le cahier de doléances au préfet Cambon, lui déclara : « Plus patients que nos pères de 1848 qui avaient donné trois mois de misère à la République, nous lui avons fait crédit pendant seize ans ; nous pensons que c’est assez » (Hubert-Rouger, op. cit., p. 488). Les années suivantes, il collabora étroitement à la fondation de la Bourse du Travail de Lyon. En janvier 1891, ce fut lui qui répondit au maire Gailleton quand il la remit symboliquement aux organisations syndicales. Il fit partie de son conseil d’administration, en qualité de délégué à la propagande d’abord, puis de secrétaire. Au 1er mai suivant, il prit la tête d’une des plus imposantes manifestations du pays : une soixantaine de milliers de travailleurs, rassemblés place de la Guillotière, débordèrent ou franchirent les rangs des cuirassiers et se répandirent dans les rues où, juché sur les épaules de deux d’entre eux, G. Farjat harangua les manifestants. Cette même année, il fut délégué du Parti ouvrier et de la Bourse du Travail de Lyon au congrès socialiste international de Bruxelles.

Peu après, son action se porta ailleurs et changea de nature. Il quitta Lyon pour Paris où il alla tenir, à la Petite République, à l’appel de J. Guesde qui en était le rédacteur en chef, la rubrique du mouvement social. Ce choix ne s’adressait pas seulement à l’ouvrier authentique, mais encore au militant éclairé et dévoué qu’il était. Le journalisme, devenant son gagne-pain, accapara l’essentiel de son activité. Il continua cependant à militer au sein de l’Agglomération parisienne du POF. Il fut son délégué à plusieurs congrès nationaux ainsi qu’au comité de vigilance créé par les organisations socialistes le 16 octobre 1898. En décembre 1899, au premier congrès général des organisations socialistes françaises à Paris, salle Japy, il représenta les tisseurs fédérés de Lyon adhérents au POF. En 1900, il fut candidat au conseil municipal de Paris dans le quartier du Jardin-des-Plantes (Ve arr.) : il recueillit 1 133 voix sur 5 925 inscrits. Cette même année, il participa au congrès de la salle Wagram. Avec le POF, il entra en 1901 à l’Union socialiste révolutionnaire, au Parti socialiste de France, puis en 1905, dans le Parti socialiste unifié.

Après le retrait de Guesde, G. Farjat continua à collaborer à La Petite République, même sous la direction pseudo-socialiste de Gérault-Richard. Après la disparition de cet organe, en 1914, il côtoya la misère jusqu’au moment où son ami J.-B. Lavaud, son compagnon du congrès syndical de Lyon en 1886, le fit admettre, en qualité d’auxiliaire, dans le cadre des ouvriers des PTT.

Il appartint à la deuxième section de la fédération de la Seine du Parti socialiste SFIO, jusqu’à sa mort, presque subite. Ses cendres furent déposées au columbarium du Père-Lachaise.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article112669, notice FARJAT Gabriel par Justinien Raymond, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 19 juin 2011.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : G. Farjat collabora aux journaux suivants : Le Droit social, quotidien régional publié en 1880 à Lyon par l’organisation coopérative du même nom. La fraction anarchiste finit par s’emparer de la direction. — L’Émancipation : G. Farjat appartint à la rédaction de cet éphémère quotidien fondé à Lyon par J. Guesde et B. Malon, qui eut 25 numéros du 31 octobre au 24 novembre 1880. — Lyon socialiste : G. Farjat fonda en 1884 cet organe destiné à canaliser au profit du socialisme les inquiétudes des ouvriers du tissage réduits au chômage. — Le Déshérité, petit journal de propagande publié en 1886 par les groupes du POF de Roanne (Loire) aux prises avec les possibilistes et les anarchistes en majorité à Saint-Étienne. Il n’en parut que quelques numéros. — L’Égalité sociale, organe d’union socialiste qui parut en 1888-1889. — Le Peuple, quotidien d’union également ; il ne dura que quelques semaines en 1890. — La Petite République (1892 à 1914).
Lettre-Préface à Michel (A.), Socialisme et catholicisme, conférence faite à Saint-Chamond, le 16 novembre 1895, contre M. Monicat (...) publiciste catholique, Lyon, 1895, in-8°, 24 p. (Bibl. Nat. 8° Lb 57 11 803).

SOURCES : Arch. Nat. F7/12 491 et F7/12 494. — Arch. Dép. Rhône, 10 M 20. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes II, op. cit., pp. 480 à 491, passim. — Léon Osmin, Figures de jadis, pp. 99. 108, — Compte rendu du congrès national des syndicats ouvriers Lyon, octobre 1886. — Compte rendu du congrès de Paris, salle Japy, 1899, p. 456.

ICONOGRAPHIE : Hubert-Rouger, op. cit., p. 480.

Version imprimable Signaler un complément